LIGNE DE FRONT

S’il y a une ligne de front pour la laïcité, c’est peut-être en France qu’elle se situe. La France, il est vrai, n’a pas eu la poigne de fer de l’athéisme étatique comme les pays communistes. Il y a d’autres nations avec plus d’athées par habitant qu’en France : la République tchèque, par exemple. Il y a des politiques plus laïques qu’en France, comme les Pays-Bas avec l’euthanasie. La particularité de la France est qu’elle a conduit le monde sans relâche sur le chemin philosophique du théisme à la laïcité avec les figures de proue du siècle des Lumières (Descartes, Voltaire, Rousseau), de l’existentialisme (Sartre, Camus) et du postmodernisme (Lyotard, Foucault, Derrida). Tous sont issus de la même famille française comme une couvée de frères querelleurs avec lesquels vous craignez que vos enfants soient amis. Son influence s’est affaiblie au fur et à mesure que la culture populaire américaine a repris le flambeau séculier et laissé derrière elle les Européens. Pourtant, c’est peut-être en France que l’on voit le plus clairement les effets de la laïcité sur la vie civile.

Une enquête, publiée en 2016 et mesurant l’importance de la religion dans différents pays, place la France au 3ème rang, juste au-dessus de la Chine et du Japon, des pays postchrétiens. Les Australiens, réputés comme indifférents sont 4ème. Selon Charles Taylor, la sécularisation, le processus qui conduit à la laïcité, est utilisée pour désigner (1) le détachement croissant entre l’Etat et l’Eglise, (2) la participation décroissante du public aux activités religieuses ou (3) la saturation dans la société de la vision du monde séculière qui se concentre sur l’ici et maintenant. L’expérience de la laïcité en France est aiguë dans chacune de ces dimensions.

ETAT ET EGLISE

La rupture relationnelle entre l’Etat et l’Eglise en France a été un cas évident de « ce n’est pas moi, c’est toi le problème ». Alors que la laïcité, la loi qui consacre la neutralité du gouvernement en matière de religion, protège les droits religieux et interdit la discrimination (à la joie des protestants et des juifs), ce champ de force séculier s’est étendu depuis la Révolution, au point d’expulser la religion des institutions publiques comme un usager obstinément économe du dentifrice.  Dans un Etat centralisé comme la France, les lois frappent de manière musclée. Un règlement interdisant le port de symboles religieux à l’école en 2004 a décimé 50-60 groupes chrétiens se retrouvant à l’heure du déjeuner dans les écoles secondaires en France. Il n’y avait pas de lien explicite, mais la pression s’est accrue pour les directrices et directeurs d’école.

La sécularisation de la France est moins extrême que celle de la Russie communiste dans les années 1930 avec des classes anti-religieuses, des marches, des affiches, des slogans. Le Français Bart Simpson n’a jamais été forcé d’écrire au tableau : « La religion est un opium. » La laïcité en France signifie que le personnel des écoles n’est pas autorisé à toucher au sujet de la religion, si ce n’est lorsqu’elle apparaît dans l’histoire. On n’enseigne pas aux élèves que Dieu existe et que on n’enseigne pas qu’il n’existe pas non plus. « L’État est neutre, séparé de toutes les convictions religieuses. » Bien sûr, il est impossible d’être neutre sur quoi que ce soit d’important. Ne pas mentionner quelque chose le désigne comme insignifiant et non pertinent. Les élèves apprennent, chaque heure de chaque jour dans le programme caché (ce qui est communiqué silencieusement et inconsciemment) que la religion et Dieu sont inutiles et sans importance pour la vie quotidienne. L’absence est difficile à repérer, elle échappe à l’analyse et freine toute critique. Mais ses effets sont évidents.

Les exemples de cet interdit abondent. Un enseignant à l’école maternelle dit que nos enfants peuvent donner des œufs de Pâques… mais ils ne peuvent pas dire, pour cause de laïcité, ce qu’est Pâques. La laïcité est un mot de passe inversé qui claque la porte sur la religion et toute discussion sur le sujet. Notre fille a demandé à une amie si elle aime Dieu. Mal à l’aise, celle-ci lui a chuchoté : »Non, et nous ne pouvons pas en parler ici ! »Lors des récentes élections, l’extrême-droite a fortement soutenu la laïcité comme moyen de réduire l’influence perçue de l’islam, reflétant ainsi l’extrême gauche, toujours antireligieuse. Le centre a parfois soulevé l’idée d’étendre l’interdiction du port de symboles religieux à l’université. La perception publique et la préférence personnelle sont si inconciliables que notre voisine musulmane nous a dit que le port du foulard était la raison pour laquelle elle a été rejetée pour un emploi dans l’accueil d’un cabinet d’avocats.

ACTIVITE RELIGIEUSE

Le déclin de l’activité religieuse en France tout au long du XXe siècle ressemble aux soubresauts d’une voiture en panne d’essence. Les années 1960 furent critiques, le pic de crise fut atteint avec la révolution étudiante de mai 1968. Les soixante-huitards anti-religieux prirent alors lentement, mais inexorablement, le leadership culturel, tandis que le nombre de baptisés et l’enseignement du catéchisme déclinaient. Les 8-10% de musulmans en France élèvent les statistiques d’activité religieuse Cependant, le rassemblement familial qui avait lieu à l’église le dimanche matin s’est reporté dans les familles qui ont survécu au dysfonctionnement et au divorce, au repas sacré du midi. L’impact de la religion a été couvert aussi efficacement que les champs verts qui recouvrent le no man’s land. Les églises restent comme des mémoriaux de guerre, provoquant un moment de silence involontaire mais agréable. Les touristes sont beaucoup plus nombreux que les fidèles dans les églises, assistant aux rares services qui s’y déroulent, comme s’ils étaient au spectacle de marionnettes automatisées dans un musée.

VISION SECULIERE DU MONDE

Ainsi, parallèlement au fait qu’on a demandé à la religion de quitter les édifices du gouvernement, les croyants ont quitté Dieu et les édifices de l’église. La société française est envahie par la vision laïque du monde. L’industrialisation, l’urbanisation, l’individualisme, les mouvements philosophiques, la technologie, les inimitiés historiques, l’éclatement de la famille et les effets de la richesse ont saturé et trempé la France dans une mentalité non religieuse.

L’antagonisme historique avec l’Église, conjugué à une passion culturelle pour la vie privée, ont entraîné un dégoût pour la discussion de la religion.  Nous avons eu une conversation autour d’un café avec un couple plus âgé. Au bout d’un moment, la discussion s’est égarée dans la zone de danger religieux. La femme s’est alors levée et a reculé, littéralement repoussée physiquement par le sujet. Toute son attitude nous disait : « On ne parle pas de religion, on n’y pense pas ! »

Le mot « séculier », du latin saeculum, est lié au mot français siècle. Ce siècle n’est pas l’éternel âge à venir. Il est l’éternel présent, toujours clignotant, le temps de l’ici et maintenant. Le christianisme valorise et respecte l’ici et maintenant mais le relativise en vue du royaume éternel de Dieu. La vision séculière du monde absolutise l’immanence et oblitère la transcendance.

Personne n’échappe à son influence dans les sociétés modernes, qu’elles soient athées, agnostiques, déistes, théistes, panthéistes ou apathistes. La connaissance que la croyance en Dieu est contestable est due à la vision séculière du monde. Ce qui n’est pas contestable, c’est l’insignifiance de Dieu dans la vie moderne. L’impact réel de l’âge séculier se révèle, non pas dans la question de l’existence de Dieu dans les esprits des habitants, mais dans l’indifférence dont ils témoignent à son sujet dans leurs vies.

Cette vision séculière du monde ne s’exprime pas dans des échanges interminables sur la suffisance de l’épistémologie scientifique ou sur la plaisanterie sardonique qui surmonte courageusement l’absurdité de la vie. Elle est solidement scellée dans le présent, dans l’ici et maintenant, renforcée quotidiennement par la liturgie technologiquement imprégnée du XXIe siècle. La première alarme électronique du matin donne le signal de la fièvre qui va la suivre. Il faut s’assurer que tous les gadgets sont bien branchés. Il faut consulter Facebook, Twitter pour connaitre les nouveautés. Il faut ouvrir sa boîte à mail pour lire son abondant courrier. La technologie n’est pas neutre. Elle étend et amplifie l’activité humaine. Chaque jour, de nouvelles applications envahissent le marché. Il ne faudrait surtout pas les rater de peur d’être dépassé ! Au Café Flores, où Sartre et Camus discutèrent de l’absurdité de la vie, les gens scannent leur téléphone en toute sécurité, à l’abri de ces idées troublantes. Trains, ascenseurs, et même l’attente aux feux de signalisation sont autant d’occasions de répéter la liturgie séculière : regarder en bas, sortir, vivre ici et maintenant, ici et maintenant…

Cela ne veut pas dire pour autant que le transcendant ou le surnaturel est totalement absent. Il est simplement au niveau de tout autre sujet. Des publicités photocopiées bon marché pour les voyants apparaissent régulièrement dans des boîtes aux lettres promettant la guérison, l’amour justifié, l’exorcisme, la sorcellerie, la justice et les permis de conduire. Elles sont plus visibles que les publicités brillantes pour les grands magasins, mais beaucoup moins convaincantes.

Selon une enquête, les personnes vivant dans les pays pauvres sont plus religieuses et attachent plus d’importance à la transcendance. Le manque d’éducation et l’influence de l’environnement sont souvent invoqués de façon condescendante. Une analyse rapide de la télévision dans la société occidentale suffit à écarter la première explication. La seconde souligne à juste titre l’effet d’un monde rude sur une société pauvre et vulnérable qui amène les gens à rechercher le sens de la religion. L’environnement d’une société a un impact sur les croyances de ses habitants. C’est une vérité totalement ignorée par les sociétés riches de l’Occident, séduites par la sécurité, saisies par les gadgets, distraites par les diversions, préoccupées de consommer, perdue et trompée par les bienfaits de la technologie.

L’affreuse pauvreté qui frappe beaucoup de gens dans les pays démunis est bien plus qu’un manque de biens matériels ou d’argent. C’est pourquoi il est rare que le fait de donner de l’argent résolve le problème. Le réseau de facteurs est plus vaste. Il comprend l’isolement, l’impuissance, la fragilité et la vulnérabilité, qui se combinent pour emprisonner et enchevêtrer ceux qui sont pris dans son emprise.

Que se passe-t-il lorsque les richesses, ou pour employer un terme moins chargé, les ressources matérielles, deviennent une toile spirituelle qui engraisse les petites mouches dodues qui y sont prises ? N’est-ce pas ce que Jésus dénonce quand il dit : « Combien il sera difficile pour ceux qui ont de la richesse d’entrer dans le royaume de Dieu ! (Marc 10:23) ». Les critiques du consumérisme, de l’avidité ou du matérialisme ne font qu’effleurer à peine la surface du problème. Les bénédictions des ressources abondantes se transforment pour les cœurs ingrats en un réseau de distractions, en illusions d’invulnérabilité, de contrôle et d’indépendance, en un assortiment d’idoles sans précédent sous un vernis de respectabilité morale. De multiples couches brillantes et étincelantes imperméabilisent l’épais manteau de la vision séculière du monde face à la bruine constante de la réalité.

La vision du monde séculière n’est pas le fait seulement des athées ; il s’avère qu’elle est en nous, dans ce que nous aimons, dans ce que nous vivons. Plus qu’un flottement intellectuel de nos esprits, c’est dans les habitudes de nos mains, la flexion de nos yeux et l’inconstance de nos cœurs. C’est dans nos désirs, dans tentation de désirer ardemment qui fit chuter Eve, dans la recherche du plaisir ici et maintenant, dans la beauté physique du fruit qui est dans nos mains, et dans tout ce qu’il semble offrir. Comme les Israélites, nous mangeons et nous nous rassasions en nous trompant nous-mêmes, persuadés que c’est par notre propre pouvoir que nous avons obtenu cette richesse. C’est ici l’attrait de l’idolâtrie : la tentative de capturer le désir d’éternité dans l’ici et maintenant, enracinant le désir et la distraction dans l’accessibilité.

CONCLUSION

La France, comme le reste du monde occidental séculier, est prise au piège de son propre succès, prisonnière d’une toile de sa propre création. Elle est une adolescente rebelle qui critique ses parents tout en profitant à la fois de leur largesse. Bien qu’aucun pare-feu ne puisse protéger des vies de la douleur, les habitudes et les environnements forment un casque puissant qui bloque l’appel du divin dans la souffrance. Les cieux peuvent-ils raconter la gloire de Dieu à ceux qui ne les voient pas ? Les lumières de la ville éclipsent les panneaux d’affichage célestes. La laideur et la pollution masquent le bleu infini d’un voile immanent qui nous invite à vivre ici et maintenant.

Mais l’au-delà pour lequel ce monde et ses habitants ont été créés ne peut être totalement obscurci. Il n’y a pas de paradis sur terre, même en France, le centre du tourisme mondial. Une économie bâillonnée par la bureaucratie et la mondialisation, des familles effilochées par l’individualisme galopant, l’hédonisme et l’affaiblissement de la tradition, des citoyens confondus par un caractère national qui s’évapore, des communautés creusées par l’évacuation des valeurs fondatrices, des personnes fragilisées et instables consommant toujours plus d’antidépresseurs : tel est le résultat de cette absence de Dieu et de perspectives éternelles.

Fort heureusement, rien ne peut arrêter les éclairs de transcendance qui traversent Paris ; de grands rayons de soleil éblouissants qui grincent en fin d’après-midi, des tourbillons de feuillages jaunes, des gouttes de pluie scintillantes et la Seine tourbillonnante, réchauffant le grès antique sont un rappel saisissant de l’autre monde profond et durable qui imprégnait autrefois les pensées et les rêves de ses habitants. La vision séculière du monde ne peut finalement pas s’opposer à la graine de moutarde du royaume. Les chrétiens, portant en eux le règne du ciel, doivent laisser briller leur étrangeté : leurs habitudes religieuses qui prennent du temps, leur engagement et leur amour incommode envers les autres, leur contentement peu spectaculaire et leur faiblesse qui laisse briller la puissance et la grâce de leur Seigneur.

La ligne de front de la laïcité est là, mais la résistance a commencé.

 

Cet article est une transcription d’un témoignage rendu par Josh, un chrétien australien venu en France pour travailler parmi les lycéens et les universitaires.

 

 

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