ACCOUTUMANCE

Les choses les plus affreuses nous deviennent familières par la coutume. Les nouveaux soldats tremblent à la vue de l’ennemi, frémissent au bruit des fusils, et sont comme demi-morts quand le canon tonne. Mais après qu’ils aient endurci leur courage par un long exercice, ils vont chercher leurs ennemis jusque dans leurs forts et se présentent au combat plus gaiement qu’à un festin. La pluie des arquebusades, les éclairs et les foudres du canon ne leur font plus ciller les yeux, ni baisser la tête. Ils se rient eux-mêmes de leur timidité passée.[1]

Ainsi, les premières pensées de la mort nous donnent de la terreur et de l’effroi. Mais si nous y pensons comme il faut, que nous l’envisagions de près, nous ne la craindrons plus. Ceux qui ne sont pas accoutumés à voir des bêtes farouches n’osent s’en approcher et ne peuvent les regarder sans frayeur. Mais ceux qui conversent d’ordinaire avec elles les touchent sans peur. Ainsi, ceux qui n’ont jamais eu l’assurance d’envisager la mort tremblent d’horreur à la première démarche. Mais ceux qui la contemplent souvent se familiarisent avec elle et mettent sans crainte la main dans sa gueule. Moïse s’enfuit la première fois devant son bâton changé en serpent. Mais depuis qu’il eût le courage de l’empoigner, et qu’il lui eût vu reprendre sa forme originelle, non seulement il ne s’enfuit plus de devant lui et ne le craignit plus, mais il s’en servit avec beaucoup de bonheur. Il en est de même de la mort. Elle nous effraye au commencement. Mais si nous l’empoignons une bonne fois, avec les mains d’une vraie et vive foi, non seulement elle ne nous effrayera plus, mais elle nous fera voir un monde de merveilles.

EXEMPLES

Il nous faut donc penser de bonne heure à la mort, nous la représenter sans cesse et nous familiariser avec elle. C’est ce que faisait le saint homme de Dieu, Job : « J’ai crié à la fosse : tu es mon Père, et aux vers : vous êtes ma mère et ma sœur ! : Job 17,14.» j’estime qu’ c’est l’une des principales raisons pour lesquelles Philippe, roi de Macédoine, commanda que tous les matins à son réveil un page vint lui dire : « O Roi ! Souviens-toi que tu es mortel ! » Par cette leçon si souvent réitérée, non seulement il voulait se former à l’humilité et apprendre de sa nature fragile à ne point s’enorgueillir de son sceptre, ni abuser de sa puissance, mais aussi il se proposait de se rendre la mort familière, afin de ne point être étonné à sa venue !

C’était aussi sans doute le but de cet empereur qui avait fait graver sur son cachet : Souviens-toi qu’il faut mourir ! Ce que les courtisans ne lui eussent osé dire, cette parole visible le lui rappelait à tout moment. Et jamais ce grand prince ne prenait la mort de personne sans se représenter que la sienne était aussi inévitable. C’est pour le même sujet que les principaux d’entre les chinois font préparer leur cercueil de bonne heure, et l’ont ordinairement en leur chambre : comme si, à tout moment, ils voulaient envisager la mort. Et c’est encore à quoi regardent les Egyptiens qui, à l’heure de leurs plus somptueux festins, mettent une tête de mort sur leur buffet. Par ce spectacle, ils avaient dessein d’apprendre aux participants, non seulement à tempérer leur joie et à ne pas lâcher la bride à leurs folles convoitises, mais aussi à se familiariser avec la mort et à la voir même au milieu de leurs délices. Je crois que pour la même raison, les Juifs avaient leur sépulcre en leurs jardins, afin qu’ils eussent souvent la mort devant leurs yeux et qu’au milieu de leurs récréations, ce fut leur entretien leu plus doux et le plus ordinaire.

ET NOUS ?

Quant à nous, pour nous faire penser à la mort, il n’est pas nécessaire qu’un valet nous avertisse tous les jours que nous sommes mortels, ni que la gravure d’un cachet nous rappelle qu’il faut mourir, ni que nous mettions un cercueil dans nos chambres… Car comme Alexandre le Grand reconnut qu’il était mortel par le sang qui s’écoulait de ses plaies, les diverses maladies auxquelles nous sommes sujets ainsi que les infirmités que nous ressentons nous avertissent assez que nous sommes d’une condition mortelle. Et comme un célèbre philosophe le dit, lorsqu’on lui porta la nouvelle de la mort de son fils unique : « Je savais bien que je l’avais engendré mortel ! », ainsi le fidèle qui vit dans cette pensée ne s’étonnera pas au moment de sa venue.

Si nous voulons recourir à quelque aide extérieure pour bien graver cette leçon en nos âmes, écoutons la parole du sage : « Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu’à une maison de festin ; car en celle-là est la fin de tout homme, et le vivant prend la chose à cœur : Ecclésiaste 7,2. » J’estime aussi qu’un moyen fort propre et fort efficace pour bien entretenir dans nos esprits la pensée de la mort, c’est de faire notre testament de bonne heure et de le lire et relire souvent. Car pendant que nous méditions l’adieu que nous allons faire à nos amis, nous sentons des émotions semblables à celles qui nous arrivent au moment de notre séparation. Lorsque nous méditons l’adieu que nous allons faire au monde, il semble que déjà la mort est sur le bord de nos lèvres, ou plutôt que nous sommes entre les bras de Jésus-Christ notre Sauveur.

TOUT EVOQUE LA MORT

Outre ces choses-là, qui sont extraordinaires, je trouve qu’il n’y a rien en nous, ni hors de nous, rien de ce que nous voyons, que nous touchons et que nous goûtons ou savourons ; en un mot, rien de tout ce qui se passe en notre conversation particulière ou publique, qui ne soit capable de nous rafraîchir la pensée de la mort. La chair que tu manges, la laine dont tu te couvres, les soies dont tu te pares, la plupart de tes habits et de tes ornements sont des dépouilles des bêtes mortes. La vue de toutes ces choses-là, et de leurs semblables, est là pour te rappeler ta condition fragile et mortelle.

Ne quitte jamais tes habits sans songer en toi- même, qu’il te faudra bientôt dépouiller ce pauvre corps. Et en te couchant au lit, représente-toi le cercueil dans lequel l’un de ces jours tu seras étendu. Si tu médites durant les ténèbres de la nuit, pense que la mort viendra d’ici peu éteindre la lumière de ta vie. Que le dormir te soit une image de la mort ; et qu’il te fasse songer à bon escient, que le temps approche où tu t’endormiras dans la poussière de la terre. Souviens-toi à ton réveil, du son agréable de la trompette de l’Archange, qui te réveillera du dormir de la mort. Dis en toi-même à ton lever : « Peut-être ne me lèverais-je plus que lorsque le Fils de Dieu viendra du Ciel me tendre la main, pour me tirer du tombeau ! » Et en jetant les yeux sur le soleil levant : « Peut-être ne verrais-je jamais lever d’autre soleil que le Soleil de justice, qui porte la santé dans ses ailes ! »

Pense en t’habillant que l’heure vient en laquelle il te faudra prendre un habit beaucoup plus magnifique, et revêtir une robe de lumière et d’immortalité. En te mettant à table, dis en ton cœur : « Peut-être que le temps approche auquel la Mort se repaîtra de ma chair ! Peut-être que je ne serai plus à table qu’avec Abraham, Isaac et Jacob, et tous les bienheureux martyrs qui ont lavé et blanchi leurs robes au sang de l’Agneau ! Peut-être que je ne mangerai plus jamais, si ce n’est du pain des Anges, et des fruits de l’arbre de vie, et que je ne boirai plus, si ce n’est du vin nouveau du Royaume des Cieux, et des eaux du fleuve des délices éternelles qui coulent du trône de Dieu, et de l’Agneau.

Toutes les fois que tu sors de ta maison, ou que tu changes de demeure, représente-toi que dans peu de temps il te faudra déloger de ce tabernacle corporel. Es-tu seul, séparé de la compagnie des hommes ? Songe que bientôt la Mort viendra te séparer d’avec toi-même. Vas-tu en quelque compagnie du monde ou aux saintes Assemblées ? Dis en ton cœur : « Peut-être n’irai-je plus en aucune autre compagnie, qu’en l’Eglise et en l’Assemblée des premiers-nés, dont les noms sont écrits au Ciel ! » Es-tu convié aux noces de quelqu’un, dis à ton âme : « Peut-être n’irai-je jamais en aucun autre festin, si ce n’est aux noces de l’Agneau immolé dès la fondation du monde. » Contemples-tu quelque riche et magnifique palais, ou quelque jardin délicieux ? Dis en toi-même : « Peut-être ne verrai-je plus d’autre palais que la maison du Dieu vivant ; et peut être ne verrai je plus d’autre lieu de plaisir que le paradis céleste. »

Si ta vue baisse, et que tu regardes la terre sur laquelle tu marches, rappelle-toi que cette terre, ou quelque autre semblable, te servira de sépulture, et que c’est là que tu dormiras du sommeil de la mort. Songe à ce que Dieu dît à Adam : « Tu es poussière, et tu re tourneras en poussière », et dis avec le Saint homme Job : « Souviens-toi, je te prie, que tu ni’ as formé comme de la boue, et que tu me feras retourner en poussière. Je vais maintenant dans la poussière et si tu me cherches le matin, je ne serai plus ! : Job 10,9 »

Si tu considères les plantes, les herbes et les fleurs, que ce ne soit point sans méditer ce que l’Esprit de Dieu dit de notre vie au Psaume 90 ! L’homme est comme une herbe qui fleurit au matin et qui reverdit : le soir on la coupe, et elle est fané. Et au Psaume 103 : Les jours de l’homme mortel sont comme le foin. Il fleurit comme la fleur d’un champ ; mais le vent étant passé par-dessus : elle n’est plus, et son lieu ne la reconnaît plus. Et ce qu’il dit ailleurs : toute chair est comme l’herbe, et toute la gloire de l’homme comme la fleur des champs. Si tu prends garde à l’ombre d’un cadran qui suis le mouvement rapide du soleil, ou aux ombres des corps qui s’allongent sur le soir puis s’évanouissent, aie devant tes yeux, et grave en ton cœur cette belle sentence, : L’homme est semblable à la vanité : ses jours sont comme une ombre qui passe ! Et dis avec David, « Je m’en vais comme l’ombre quand elle décline ! »

Si tu entends souffler les vents desquels Dieu tire des trésors, élève ton âme vers ton Créateur pour lui dire avec Job : Souviens-toi que ma vie est un vent ; et que mon œil ne reverra plus le bien imaginaire de ce monde périssable ; et encore : Tu m’élèves, tu me fais monter sur le vent comme sur un cheval et tu fais fondre en moi tout ce qui me fait subsister ! Si tu prends plaisir à voir les oiseaux qui volent dans le ciel, que ton cœur s’entretienne de cette belle pensée : Mes jours passent comme une aigle qui vole après sa proie.

Si tu contemples la riche beauté des cieux et la lumière brillante des étoiles, représente-toi que ton Dieu est si bon qu’il ne t’a point fait et formé à son image pour croupir toujours dans le limon de cette terre misérable, mais pour habiter éternellement dans les cieux. Au bout de ta course il t’enlèvera dans ce haut palais de sa gloire, où tu reluiras comme la splendeur du firmament et comme le soleil qui luit en sa force. Si tu considères la vicissitude des saisons, songe que c’est ainsi que se passera le printemps de ton enfance, l’été bouillant de ta jeunesse, l’automne de ton âge le plus mûr, et le triste hiver de ta froide et caduque vieillesse.

Que celui qui voyage par terre se souvienne de la plainte de Job : Mes jours ont été plus légers qu’un courrier. Ils fuient sans avoir vu le bonheur. Et qu’il médite ce beau mot de l’apôtre Paul : je fais une chose : oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, savoir le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. Que celui qui vogue sur la mer se représente que le monde est comme une mer agitée de vagues, que notre vie est une navigation périlleuse, que nos jours passent avec la même vitesse que des barques et que le dernier souffle nous fera aborder au port du saut éternel et au havre de la gloire immortelle.

Dieu nous donne-t-il des enfants ? Sachons que c’est pour nous avertir que nous sommes mortels ! Car ils viennent pour occuper notre place et pour succéder à nos biens. Dieu les retire-t-il en son repos avant nous, même ceux que nous aimions le plus tendrement ? Imprimons en nos esprits, que Dieu coupe les racines qui nous attachaient à la terre, pour élever à lui nos cœurs et nos affections. Au lieu de fondre en larmes, et de nous abandonner à des chagrins inutiles, songeons qu’une partie de nous-mêmes est déjà élevée dans le ciel et que l’autre la suivra de fort prés. Disons avec David : Nous irons vers eux, mais ils ne viendront pas vers nous.

Que le riche qui compte son argent songe que Dieu a compté et calculé ses jours. Aussi que cette parole résonne continuellement à ses oreilles : Rends compte de ton administration ! Que le magistrat, toutes les fois qu’il donne son avis, ou qu’il prononce quelque arrêt, soit armé de cette pensée : Que celui qui juge ici-bas, sera jugé là-haut. Oui, un jour il comparaitra devant Dieu, en qualité de pauvre criminel ! Les livres seront ouverts, et le grand Juge du monde verra exactement toutes les pièces de son procès : il aura à rendre compte, non seulement de ses paroles et de ses actions, mais aussi de ses pensées les plus secrètes !

Que le gentilhomme, toutes les fois qu’il reçoit ses rentes et ses revenus, ait devant ses yeux le tribut qu’il doit payer à la terre. Que le prince et le seigneur qui considèrent ses chartes et ses vieux titres, et qui compte les redevances et les hommages qui sont dus à sa maison, se souvienne qu’il lui faut aller en personne à la porte du Ciel rendre ses hommages à la Divinité. Que le roi qui est assis en son lit de justice se représente le trône du Roi des Rois, devant lequel il aura à comparaitre, aussi bien que les plus misérables de tous ses Sujets ? Et qu’il faudra qu’il réponde à la justice d’un Dieu qui n’a point d’égard à l’apparence des personnes.

Que le laboureur toutes les fois qu’il répand la semence ou qu’il moissonne les champs se représente que la saison approche en laquelle son corps aura à pourrir dans la terre, afin de regermer pour l’éternité. Qu’il pense à ce que dît l’apôtre : O fou ! ce que tu sèmes n’est point s’il ne meurt. Et qu’il médite ce beau mot du psalmiste : Ceux qui sèment avec larmes moissonneront avec chants d’allégresse ! Que l’artisan qui travaille en sa boutique imprime dans le fond de son cœur cette belle sentence : Que nos jours sont comme les jours d’un mercenaire. Et lorsqu’il a achevé sa tâche, et qu’il va se reposer, qu’il se console en cette pensée que lorsqu’il aura achevé l’œuvre que Dieu lui a donnée à faire, il se reposera de tous ses travaux.

Toutes les fois que les médecins visitent leurs malades ou que les chirurgiens pensent leurs blessés, qu’ils s’entretiennent de cette méditation : ils n’ont point de secret pour se garantir de la mort, ni pour guérir les plaies qu’elle fait en leur nature corruptible. Que les avocats les plus habiles et les orateurs les plus diserts impriment en leurs esprits que toute leur éloquence et toutes leurs subtilités ne leur feront jamais gagner leur procès contre la mort, ni obtenir le délai d’un seul moment. Et que les plus grands philosophes apprennent que la vraie philosophie consiste dans le fait de méditer sur sa fin

Enfin, de quelque âge et de quelque condition que nous soyons, levons sans cesse nos mains et nos cœurs à Dieu, pour lui dire avec le roi David : « Eternel, donne-moi à connaître ma fin et quelle est la mesure de mes jours ! Que je sache de combien petite durée je suis ! » Et avec le prophète Moïse : Apprenons à bien compter nos jours afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse !

[1] Le texte date du 16è siècle. Je ne sais pas si les soldats d’aujourd’hui pourraient témoigner de cela.

De Charles Drelincourt : Les consolations de l’âme fidèle contre les frayeurs de la mort !

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