C’est le titre d’un livre de Bérénice LEVET, philosophe, universitaire, et essayiste née en 1971. Paru aux Editions Stock, l’essai est le fruit d’une colère de l’auteure qui s’en explique.

MINI-BIO

Née au début des années 1970, j’appartiens à cette première génération élevée par des parents, éduquée sinon instruite par des instituteurs et des professeurs qui, dans le sillage de Mai 68, avaient renoncé à assumer leur responsabilité d’adultes, à nous inscrire dans un monde vieux, plus vieux que nous, une humanité particulière riche d’un héritage millénaire. Nous avons été le laboratoire d’expérimentation d’une nouvelle figure d’humanité.

Le grand alibi de cette démission était notre liberté. Convaincus d’engendrer des individus d’autant plus libres que ceux-ci auraient été délestés du fardeau de l’héritage civilisationnel, ils ont renoncé à nous escorter dans le monde. La conviction dont ils se grisaient, et dont nous nous grisons encore, était qu’en nous affranchissant des codes, des règles, ils nous rendraient à notre créativité originelle.

LES FRUITS DE LA LIBERTE (Extraits choisis)

Les adultes ne se concevaient plus comme les dépositaires d’un héritage, ce qui explique la légèreté avec laquelle ils le sacrifieront. Ils se sont arrogé le droit, sinon d’interrompre une civilisation, en tout cas de ne pas lui assurer d’avenir. Et se sont, du même coup, dispensés de nous inscrire dans une histoire, de nous donner une identité.

L’usage se répandait d’appeler les parents par leur prénom. Ils ne nous corrigeaient pas. Cette pratique était symptomatique d’un déni des rôles institutionnels. Père, mère sont des fonctions, ont partie liée avec une généalogie, une filiation. Or, ils ne se voulaient plus les représentants de rien ni de personne, que ce soit d’une famille, d’une civilisation, d’une institution. Ils se voulaient des individus. C’est un point capital, me semble-t-il.

L’idée de représenter quoi que ce soit d’autre qu’eux-mêmes, que leur propre personnalité leur devenait étrangère. L’individu post-68 vit, veut vivre en dehors de toute transcendance, transcendance de Dieu, mais également transcendance de la civilisation, de la nation auxquelles il doit d’être ce qu’il est. La conscience d’une dette contractée à l’endroit des ancêtres ne l’effleure pas même, de là l’autorisation qu’il se donne de ne plus transmettre l’héritage aux générations à venir.

Ils commençaient d’exécrer les prérogatives attachées au statut d’adulte, spécialement la responsabilité. Ils cultivaient une certaine immaturité qui est allée s’exacerbant. Ne jamais vieillir, se promettaient les rebelles de Mai. L’adolescence s’éternise et les adultes se complaisent dans des pratiques infantiles. Ils se déplacent en patinette, lisent des bandes dessinées, parlent une langue rudimentaire copiée sur celle de leurs enfants, chassent les Pokémon, et déposent sur les lieux des attentats islamistes des « doudous ».

« On peut faire de tout le monde des égaux (dit l’histoire), mais on ne fera jamais de tout le monde des aînés », écrivait Péguy. Comme pour contourner cet obstacle, on a fait de tout le monde des enfants, des adolescents ! La hantise d’être en retard sur la jeunesse taraude la génération des baby-boomers.

La crainte de n’être pas aimés de leur progéniture, de leurs élèves les tyrannise. On songe à la phrase de Bernanos : « Rousseau veut que nous soyons les amis de nos enfants […], il est moins difficile d’être ami que d’être père. » Être « sympa », le mot n’était pas encore à la mode, mais la chose, elle, l’était déjà. Marcel Gauchet a très justement parlé de stratégie d’« évitement ». On esquive les situations qui peuvent se révéler conflictuelles.

LES FRUITS DU RENONCEMENT DE LA TRANSMISSION

« Un peuple qui n’enseigne plus son histoire est un peuple qui perd son identité. » Assurément, et il est en somme assez logique qu’un peuple qui ne veut pas se donner d’avenir n’enseigne plus son histoire. Renoncer à transmettre le récit national est la voie la plus courte pour perdre son identité. Or, tel est bien l’objectif de l’anthropologie progressiste. D’ailleurs, dix ans plus tard, en 1992, lors de la campagne du référendum de Maastricht, François Mitterrand jouera cartes sur table : « La France est notre patrie, l’Europe notre avenir. » Et le projet européen lui-même se construit hors de tout passé, toute histoire, il n’est précisément tendu que vers l’avenir, un avenir vide d’identités, condition sine qua non, aux yeux des bâtisseurs, de l’avènement d’un monde de paix et de fraternité.

L’idéologie progressiste est désormais, après plus de quarante-cinq années de règne sans partage, à bout de souffle. Le masque tombe. Ses promesses de liberté, de créativité, de fraternité universelle n’ont pas été tenues, et elles ne pouvaient l’être en raison des postulats sur lesquels elles reposaient qui étaient purement idéologiques et ne tenaient aucun compte de l’homme en son humanité, en sa fragile humanité.

Le monde qu’elle a bâti, façonné se révèle une impasse existentielle et civilisationnelle. Et c’est précisément de ce monde que les peuples aspirent aujourd’hui à sortir. Ses principes politiques, ses dogmes en matière d’éducation ont produit un homme mutilé. Son sans-frontiérisme, son multiculturalisme, son culte de l’autre, de l’ouverture ont décomposé les nations, transformées en champs de bataille d’individus-monades faisant valoir leur droit à un État prestataire de services.


Ce monde sans mémoire, sans histoire(s), sans frontières est inamical à nos concitoyens et ils ne craignent plus de le dire haut et fort (« La parole se libère », s’inquiètent journalistes et intellectuels). Tout indique qu’un nombre croissant de Français, et plus largement d’Européens, ne veulent plus vivre dans ce monde désincarné, atomisé, bâti par l’idéologie progressiste. En les affranchissant de leur histoire, on les a voués à une errance individuelle et à une dépersonnalisation collective contre lesquelles ils se rebellent.

Ils n’admettent plus que l’on sacrifie ainsi sur l’autel d’un idéal abstrait ce que Simone Weil appelait les « besoins de l’âme ». À commencer par le plus fondamental : le besoin de racines, de racines géographiques assurément mais non moins de racines historiques, spirituelles, civilisationnelles. Nos contemporains ne se laissent plus intimider par les diktats de la bien-pensance, ils font de nouveau droit au besoin de frontières, de souveraineté nationale, d’incarnation.

« Un arbre sans racines est une chose bien chancelante, mon ami », écrivait Stefan Zweig à Jules Romains, quelques jours avant de se donner la mort en exil au Brésil. Ou pour élucider la métaphore, un homme coupé de son histoire, de son passé, de sa mémoire, séparé de ces lieux signifiants que sont les lieux où l’on est né, où l’on a grandi et vécu, un tel homme marche d’un pas bien peu assuré en cette vie.

C’est ce socle anthropologique, cette vérité philosophique qui ont été ignorés, méprisés par l’idéologie progressiste. Celle-ci garde des adeptes assurément, mais les individus et les peuples n’y adhèrent plus, et ils n’y adhèrent plus non parce qu’ils manqueraient de générosité, seraient craintifs, crispés, frileux, mais parce que cette philosophie passe par pertes et profits des besoins fondamentaux de l’homme. Les peuples ne virent pas au crypto-fascisme, ils réclament leur dû.

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