C’est ici le titre d’un petit ouvrage de Régis Debray paru en 2007. Cet ouvrage relate le discours inaugural qu’a tenu l’auteur à Séville lors de la conférence du deuxième Atelier culturel organisée par la Fondation des Trois cultures. Le but de la Fondation est de rassembler des gens qui vivent dans le pourtour de la Méditerranée afin d’améliorer le respect entre les cultures et de soutenir la société civile. Dans notre époque de fracture et d’affrontements brutaux, le discours de Régis Debray est plus que jamais d’actualité et garde toute sa pertinence. Extraits choisis !

L’INEFFICACITE DES DISCOURS

Il suffit de lire le journal ou d’ouvrir la télé pour s’interroger sur l’utilité de nos forums, symposiums, colloques, sommet, conférences, rencontres, commissions, plate-forme, et j’en passe… La rue ne tient apparemment aucun compte de nos sempiternelles exhortations à la paix, tolérance et fraternité. D’où un scepticisme montant. Fatigue. Stérilité. Usure, Simagrée. Complaisances et redondances. Tels sont les sentiments, de moins en moins tacites, qu’inspire désormais aux esprits tant soit peu exigeants ce dialogue des cultures aussi fastidieux que célébré, aussi prévisible qu’imprévoyants, devant le peu d’influence de nos liturgies semestrielles, parfois photogéniques, sur le cours des choses.

Il nous faut partir de ce constat, en toute sérénité, si l’on veut éviter que ne s’instaure à la longue une sorte de théâtre à double foyer où sur une scène illuminée, une troupe de brillants professionnels du dialogue pour le dialogue viendrait débiter d’édifiantes tirades tandis que sur une scène obscure mais infiniment plus peuplée, ceux qui ont appelés à vivre côte à côte sans dialogues, continueraient à se tirer dessus comme par devant… Ne voit-on pas aussi le « deux poids deux mesures » occidental, qui sait fort bien distinguer, parmi les résolutions obligatoires des Nations-Unies, celles qui doivent s’appliquer et celles qui doivent s’oublier, s’accompagner de sermons sur l’universalité des Droits de l’homme ? Habiller des conflits d’intérêts géo-économiques en affrontements civilisationnels, imputer à la « religion radicale » telle ou telle insurrection populaire contre une invasion étrangère, sans se demander ce qui peut bien radicaliser la religion islamique, et à quoi est dû le vide d’Etat auquel l’omniprésent repli communautaire sert de substitut, n’est-ce pas prendre des vessies pour des lanternes ?

Le rôle de déterminant en dernière instance que le XIXe marxiste prêtait au facteur économique, comme le XXe libéral l’a fait au politique, le facteur culturel, qui englobe le religieux, le remplira très probablement dans le siècle qui s’ouvre. Et cela fera de ce dernier, contre toute attente, le siècle des minorités. Au Proche et Moyen-Orient en particulier, la culture, ce n’est pas la fioriture, c’est la charpente, pas la super, mais l’infrastructure. Dans un monde où remontent avec force les identités symboliques et les imaginaires collectifs, l’inculture et les vues à court terme des irresponsables que l’on continue benoîtement de qualifier de responsables vont faire couler de plus en plus de sang.

LA CULTURE

Par étymologie, le mot culture se situe entre culte et agriculture. Dans la « faune des choses vagues », il figure parmi les plus dangereux, parce que matière à d’infinis quiproquos. Il est valorisant pour les uns, dévalorisant pour les autres et moins estimable que religion… Nous distinguons, nous, Occidentaux, entre Chrétienté et Christianisme. Mais pour beaucoup, dans le regard arabe, les Occidentaux restent des Croisés, agissant au nom d’une religion. Nous savons bien pourtant que le christianisme n’est plus une politique et encor moins une confédération. Il n’y a pas d’Organisation des Etats chrétiens, mais il y a une Organisation des Etats islamiques (OCI). L’islam, lui, reste une civilisation au sens plein, ce qu’était la Chrétienté au Moyen-Age. Le terme désigne à la fois une société, une religion, un mode de vie et un ensemble de pays.

Dans le langage courant, culture désigne chez nous la culture de l’esprit, le travail personnel d’un individu sur lui-même. Civilisation désigne de son côté une réalité collective et plus profonde, à la fois mentale et incarnée, gastronomique, érotique et rythmique. Il faut entendre par culture au sens fort, tout ce qu’une société s’accorde à tenir pour réel, et qui la définit. Car nous ne donnons pas le même degré de réalité aux mêmes choses, et cet indice éminemment variable dépend du prisme formé par l’ensemble des relations qu’un groupe d’hommes historiquement constitué entretient avec l’espace, le temps, la terre, l’autre sexe et la mort.

Comment le fait de culture se distingue-t-il du fait technique ? Nos systèmes techniques couvrent un espace de plus en plus vaste avec une durée de plus en plus courte ; alors que nos cultures nationales sont des insistances de longue durée, mais circonscrites à un territoire localisé. A Pékin, comme à Damas ou Jérusalem, on trouve les mêmes escalators, les mêmes tubes cathodiques, portables et computers qu’à Séville ou Paris. En revanche, le Parisien et le sévillan se sentiront dépaysés à Jérusalem par les caractères hébreux, à Damas par les caractères arabes et les chants du muezzin, ainsi qu’à Lima par le hochement de tête de l’indien péruvien qui là-bas ne veut pas dire oui, mais non. Le progrès qui a un sens précis en matière technique et scientifique, n’a pas le même en matière culturelle. La culture fractionne l’espèce humaine en personnalités non interchangeables (ethnies, peuples et civilisations), alors que la technique l’unit, en rendant nos objets inter-opérables. Les lieux de mémoire et la mémoire des lieux favorisent l’ethnocentrisme ; les nouveautés technologiques alimentent le cosmopolitisme.

Une technique ancienne ou nouvelle est universalisable, non une culture. La norme standard unifie selon le plus petit commun dénominateur. Pour faire image, il y a 3 000 langues parlées dans le monde, et seulement trois écartements de rail pour les voies ferrées, deux voltages électriques et une seule Organisation de l’Aviation Civile internationales (OAC). La technique est le lieu du progrès avec des cliquets d’irréversibilité (ce qui est ancien n’a plus cours). Mais nos rites, nos langues, nos structures familiales n’ont pas fondamentalement changé. Le Coran et la Bible non plus. L’histoire culturelle n’est pas fléchée vers l’avant.

En d’autres termes, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue, mais nous nous servons d’un Mac. Internet structure le monde comme un réseau. Mais structurer le réseau comme un monde (une mémoire partagée, un territoire, une langue commune), c’est une toute autre affaire. Un système technique ne crée pas un sentiment d’appartenance : il est universel, mais il n’a ni physionomie ni saveur ni peau. La culture n’est pas le lieu naturel de la confluence et de l’harmonie. C’est celui de la confrontation, puisque c’est la forge de l’identité, et qu’il n’y a pas d’identité sans un minimum d’altercation avec un autre que soi.

LE DIALOGUE DES CULTURES

De quoi parle-t-on maintenant quand on dit dialogue ? d’abord, de quelque chose qui n’a de sens et d’intérêt que si elle met en relation des gens qui pensent et sentent différemment les uns des autres. S’il s’agit de papoter entre soi, au sein d’une élite mondialisée d’humanistes et de libéraux à la mode occidentale pour s’autocongratuler sur la démocratie et les droits de l’homme, les peuples seraient en droit de hausser les épaules… Si le dialogue des cultures consiste à fournir un supplément d’âme à cette stupidité impériale, à faire contrepoint à la « guerre contre le terrorisme », à exporter notre credo sur les confins, il ne vaudra pas un pet de lapin.

Ensuite, pour dialoguer, il faut donner et recevoir. Avoir quelque chose à donner à l’autre, c’est-à-dire savoir d’où l’on vient soi-même, avoir à la fois conscience et orgueil de ce que notre histoire et notre géographie ont fait de nous. Des gens déculturés, sans colonne vertébrale, même animés de bons sentiments, sont inaptes à l’exercice. Mais on doit aussi avoir l’humilité de recevoir, sans croire qu’on occupe un point surplombant l’histoire et qu’on est là pour faire rentrer l’interlocuteur dans le droit chemin. Un dialogue devient sérieux quand le respect mutuel va au-delà de la simple civilité et que « le dialogue avec l’autre devient un dialogue avec soi (Paul Tillich). »

Or, le climat entre les groupes humains se détériore sérieusement… Jamais les hommes n’ont eu plus d’appareils à communiquer, jamais la planète ne s’était autant et aussi rapidement rétrécie, et pourtant jamais, les murs de séparation n’ont autant proliféré, et jamais, sous ou à cause de la culture de masse, l’histoire de l’humanité ne s’est autant morcelée en mémoires agressivement concurrentes.

CONCLUSION

Sur ce constat, Régis Debray conclut son livre en plaidant malgré tout pour un dialogue renforcé entre les cultures. « Avec nos différences clairement assumées, mais aussi la ferme décision de les rendre, par l’entrechoquement des idées, aussi fécondes que possible. »

Pas sûr du tout, pour ma part, qu’on puisse arriver à la paix par ce chemin ! Le dénominateur commun que Dieu a donné à l’humanité est le Christ. Lui seul a le pouvoir de renverser les barrières de séparation culturelle qui dressent les hommes les uns contre les autres. Il est Celui qui crée en sa Personnes l’homme nouveau en lequel chacun, avec ses particularités, peut se reconnaître et rencontrer l’autre ! Que Son règne vienne bientôt !

 

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