UNE SOCIETE CHRETIENNE ?

Il n’est pas dans la pensée du Nouveau Testament d’inciter les disciples du Christ à attendre l’avènement d’une société chrétienne. Bien au contraire ! Jésus a fait plutôt passer l’idée à ses disciples qu’ils devaient s’attendre à former une minorité incomprise du monde séculier environnant, voire méprisée et persécutée. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’Eglise de Jésus-Christ ait été tout au long de son histoire en butte à l’hostilité du monde. Le royaume du Christ n’est pas de ce monde. Son attitude à l’égard de ses autorités n’était ni la révolte (le Christ n’était pas un révolutionnaire politique), ni la loyauté fervente. C’était, dit un auteur, une acceptation empreinte d’indifférence.

Les disciples de Jésus adoptèrent dans les premiers temps la même attitude dans ce domaine que leur Maître. Ils ne se préoccupaient ni de leurs droits propres, ni de la manière dont le monde était gouverné. Leur seul souci était de propager l’Evangile. Ils n’entraient en conflit avec les autorités juives que lorsque celles-ci s’opposaient à la prédication chrétienne. Il en sera de même de tous les systèmes politiques auxquels les disciples sont confrontés : ils sont « bons » ou « mauvais » en fonction de leur attitude à l’égard de l’Eglise et de sa vocation.

Une des raisons pour lesquelles les disciples de Jésus ne s’engagèrent pas au niveau politique est aussi le fait qu’ils pensaient que la fin du monde était proche. Cela ressort nettement de la lecture de certaines lettres de Paul ou d’autres, dans lesquelles on note une attente fervente et imminente du retour de Jésus. Les siècles cependant passèrent et l’événement ne se produisit pas. L’Eglise connut alors un essor extraordinaire qui changea sa perspective à l’égard du politique.

Tout bascula au IVème siècle. Une sorte de vide spirituel s’empara du monde romain suite au déclin des anciens cultes fondés sur des mythes. Le monde avait besoin d’une foi. Elle la trouva dans le christianisme, appuyé sur de solides garanties historiques. La multiplication des chrétiens dans l’Empire fit que beaucoup occupaient des postes de responsabilité. La conscience chrétienne commença à influencer les décisions. Pragmatique, l’empereur Constantin décida qu’il n’était plus possible de fermer les yeux sur l’existence des chrétiens. Au lieu de chercher à les supprimer, mieux valait faire alliance avec eux et déclarer l’empire chrétien.

Cette « victoire » du christianisme ne le servit pas autant qu’espéré. Reconnus par le politique, les chrétiens durent faire des concessions sur certains principes. La prédication d’un pacifisme intégral s’amoindrit au profit d’une certaine justification de la guerre. Saint Augustin, et d’autres, établirent des critères selon lesquels une guerre pouvait être juste. Le résultat de ce changement de condition de l’Eglise de Jésus-Christ fut que, 400 ans après Jésus, on vit naître quelque chose dont il n’avait jamais parlé : une société chrétienne. Contrairement au passé, ce ne fut plus les non-chrétiens qui définirent les règles propres à gouverner et vivre ensemble. Elles le furent désormais en accord avec les principes chrétiens.

Dans quelle mesure, suite à ce renversement, la société se christianisa-t-elle au cours des mille années qui suivirent ? Dans quelle mesure le christianisme, par contrecoup, se sécularisa-t-il ? Le cadre de cet article est trop étroit pour y répondre. Ce qui va plutôt nous intéresser est de savoir ce que la Bible préconise au peuple de Dieu comme attitude à l’égard du politique !

LA PRIERE

Le premier conseil que l’on trouve dans l’Ecriture est de prier pour les autorités qui dirigent le pays. Paul y encourage clairement les chrétiens dans sa première lettre à Timothée : 1 Timothée 2,1 et 2. Avant lui, déjà, le prophète Jérémie recommandait la même chose aux exilés juifs à Babylone : Jérémie 29,7. Le prophète savait que le séjour des Juifs dans ce pays ne serait pas de courte durée. Il conseille donc une politique d’installation. Les exilés doivent prendre conscience que leur paix dépend de la paix de la nation païenne qui les a accueillis.

La prière pour les nations dépasse cependant le simple intérêt du peuple de Dieu. La prière est une activité qui relève essentiellement de la fonction sacerdotale. La recommandation de Jérémie est une anticipation du précepte donné par Jésus à ses disciples à propos de leurs ennemis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent : Matthieu 5,44.

Bien avant Jérémie, Abraham déjà pria pour Sodome et Gomorrhe. L’argument majeur de sa prière repose sur la justice de Dieu : si Dieu est juste, il ne peut pas faire périr le juste avec le méchant. Jonas, le prophète récalcitrant, ne pria pas pour Ninive. La conviction qui le fit désobéir à Dieu ne tient pas à la difficulté de la tâche qui l’attendait. Il s’en explique à la fin du livre : c’est parce qu’il sait que Dieu est plein de compassion qu’il ne voulait pas aller à Ninive. Il n’avait nulle envie de voir les Ninivites se repentir et Dieu suspendre son jugement en raison de cela. De ces trois exemples de l’Ancien Testament, retenons ce que notre position sacerdotale nous recommande à l’égard des nations : intercéder pour ceux qui risquent le jugement de Dieu, mais aussi proclamer ce jugement, dans l’espoir d’une repentance qui l’ajourne.

LE SERVICE

Nous rencontrons avec Daniel une autre attitude que celle vue chez Jérémie. Exilé lui aussi à Babylone, le jeune Daniel se montre prêt à servir l’Etat babylonien. Certes, on ne lui a pas demandé son avis. Mais le livre expose une analyse fascinante des dangers extrêmes et des occasions uniques qu’engendre une telle décision. Le même constat peut être fait avec Joseph, fils de Jacob. Dans les deux cas, des croyants sont en mesure de témoigner du Dieu vivant au sein d’un Etat idolâtre. Dans les deux cas, ils sont en mesure d’influer sur les politiques de ces Etats. Le récit de Daniel 1 est peut-être le témoignage biblique le plus fort sur les défis que peut avoir à relever un croyant qui occupe l’un des échelons les plus élevés de l’autorité politique d’un Etat païen, tout en demeurant fidèle et en refusant tout compromis.

Les histoires d’Elie et d’Abdias qui se déroulent au même moment nous montrent la diversité des positions que les croyants peuvent adopter face à un Etat apostat. Elie, prophète, manifeste une opposition implacable à l’égard des autorités. En présence d’Achab, il se revendique du Dieu qu’il sert… comme pour dire au roi : c’est Lui que je sers, et non toi : 1 Rois 17,1. Abdias est identifié dans le même récit comme un homme qui craint Dieu : 1 Rois 18,3. Il choisit pourtant de conserver auprès d’Achab et de Jézabel une fonction politique. Grâce à lui, on apprend que des centaines d’autres fidèles prophètes ont pu avoir la vie sauve. Les deux attitudes, celles d’Elie comme celle d’Abdias, supposent un grand courage. Elles ont inspiré des milliers de croyants qui, au cours des âges, se sont retrouvés, soit dans l’une, soit dans l’autre position. Elles correspondent aux deux positions défendues également dans le Nouveau Testament. La première est celle de la soumission. Paul l’ordonne clairement dans son épître aux romains écrite à une période difficile pour les chrétiens. La seconde, prônée par Pierre face au sanhédrin qui veut leur interdire de parler ouvertement de Jésus, est la désobéissance civile. Il y a des moments où l’allégeance à Dieu doit prendre le pas sur celle due aux autorités.

CONCLUSION

Il n’y a pas dans l’Ecriture une doctrine unique quant à l’attitude à avoir pour les croyants envers les Etats de ce monde. L’institution humaine n’est jamais stable longtemps, elle est en perpétuelle évolution. L’autorité politique extérieure doit être respectée, et peut-être légitimement servie. Mais Joseph et Daniel montrent qu’il y a des limites au-delà desquelles le compromis devient impossible. Car l’Etat n’est pas absolu ; le roi n’est pas divin, même s’il a tendance à se considérer comme tel.

Ouvrages consultés :

  • L’éthique et l’Ancien Testament : Editions Excelsis : Christopher J.H. Wright
  • Histoire des Jésuites : Editions Fayard : Christopher Hollis

 

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