Plus que jamais, les questions économiques sont au cœur de l’avenir de l’humanité. Pour exemple, les crises d’accès à l’eau potable ont été classées comme le problème n°1 des risques globaux d’impact sur les hommes au Forum de Davos en 2015. Quoi qu’on en dise, l’économie planétaire repose sur une seule ressource, celle des matières premières que le Créateur a enfouies dans l’écorce terrestre. Le Dieu qui a créé toutes les ressources dont l’humanité a besoin pour vivre a-t-il quelque chose à nous dire sur la façon de les gérer ? Y-a-t-il dans la Bible des principes qui peuvent servir de cadre aux pratiques économiques entre les peuples ? Y-a-t-il une espérance eschatologique liée à l’économie ? C’est ce que nous allons voir ici.

ETHIQUE ECONOMIQUE DANS LE CADRE DE LA CREATION

Dans l’article qui précède consacré à l’écologie, nous avons vu que la terre appartient à Dieu. Les êtres humains ne sont pas les propriétaires de la terre, mais ses gérants. En tant que tels, les habitants de la terre ne sont pas libres de gérer ses ressources selon leur bon plaisir. Quatre principes donnés par Dieu dès l’origine posent le cadre de l’éthique économique voulue par le Créateur.

1er principe : le partage des ressources naturelles

Puisque la terre a été donnée à toute l’humanité, ses ressources doivent être accessibles à tous. L’accès aux ressources de l’ensemble de la planète, et l’utilisation de ses ressources, constituent l’héritage de l’ensemble de l’espèce humaine. Personne ne peut s’appuyer sur un récit biblique pour justifier d’un droit privé et exclusif à la propriété, même si la Bible n’en interdit pas le principe. Le droit individuel à la propriété est toujours subordonné au droit prioritaire de tous à l’accès et à l’utilisation des ressources de la terre. Personne ne peut prétendre aux dépens des autres « Cela m’appartient », car tout appartient en fait à Dieu. Aussi Dieu nous tient-il responsables de quiconque pourrait avoir un plus grand besoin que nous de ce qui est en notre possession. Notre responsabilité se situe donc, par rapport à la terre, de bien la gérer pour en faire profiter autrui. La préservation de la propriété ne doit venir qu’après les nécessités humaines.

Comme il en est de tous les domaines relationnels, l’irruption du péché dans l’humanité a impacté celui de l’économie. Au lieu d’être l’objet d’un partage entre tous et d’une gérance responsable et équitable, la terre et ses ressources sont devenues la cause la plus fréquente de luttes et de guerres entre les hommes. Certaines ressources se trouvent entre les mains de quelques-uns qui en privent tous les autres. D’autres sont gaspillées, souillées ou mal utilisées. Au lieu d’être le moyen d’échanges et de contacts amicaux, la possession des ressources est devenue un but à atteindre, un instrument d’oppression, de cupidité ou de pouvoir. En leur temps, les prophètes s’élèveront avec force contre les rois et les empereurs qui prétendent disposer d’un droit de propriété sur les ressources, comme s’ils les avaient créées eux-mêmes : Ezéchiel 29,3.

2ème principe : les droits et les devoirs du travail

L’ordre de remplir la terre et de la soumettre, donné dans la genèse, incluait inévitablement le travail humain. Le travail n’est pas une conséquence de la chute, même si elle l’a affecté. Il représente un aspect de l’image de Dieu en l’espèce humaine, car Dieu est lui-même quelqu’un qui travaille. Etre à l’image de Dieu, c’est refléter l’activité de Dieu telle qu’elle nous apparaît dans le récit de la création. On y voit Dieu à l’œuvre, pensant, planifiant, décidant, exécutant, évaluant, puis se reposant de son travail. Le travail est donc une partie essentielle, constitutive de notre humanité créée à l’image de Dieu. Nous avons le devoir de travailler nous-mêmes, ce qui fait de toute oisiveté délibérée un péché. Mais nous avons aussi la responsabilité de donner aux autres la possibilité de le faire. Empêcher autrui de travailler ou lui ôter son travail, c’est porter atteinte à son humanité et à l’image de Dieu en lui.

Depuis l’entrée du péché, le travail s’est transformé en peine. Il est une source d’insatisfaction profonde à cause de la malédiction divine sur la terre. Le travail n’est plus synonyme de joie, mais de servitude et de nécessité. « C’est à la sueur de son front que l’homme tire de la terre sa nourriture : Genèse 3,19. » Alors que le projet de Dieu était de nous rendre maîtres de la terre, beaucoup luttent chaque jour pour y survivre. Le caractère pénible du travail a de plus été aggravé par sa mécanisation de plus en plus grande. Le travail est devenu une marchandise qui s’achète et se vend sans que l’on se soucie réellement de l’être humain qui l’effectue. Il s’est transformé en un outil de cupidité ou, pour certains, en une idole qui donne identité, sens et but à l’existence.

3ème principe : les perspectives de croissance et de commerce

Les paroles de Dieu « Soyez féconds et multipliez-vous ! » visaient la croissance de la population humaine. Cependant, l’augmentation en nombre nécessite la croissance de la production des biens matériels. Dieu a répondu à ce besoin par les richesses remarquables et innombrables qu’il a mises à disposition des humains dans l’écorce terrestre. Il a aussi équipé les hommes de dons d’ingéniosité et d’adaptation incroyable. La majeure partie du travail humain vise à répondre aux besoins de subsistance et de logement des hommes. Mais les êtres humains ont reçu de Dieu le potentiel de produire des biens matériels au-delà de ces besoins immédiats. A cause de la disparité géographique des matières premières, des climats, de la végétation et de la nature des sols, certains produits allaient être en excès en certains lieux, et manquer à d’autres ailleurs. Les échanges et le commerce représentent donc l’une des conséquences toute naturelle de la croissance humaine avec ses diverses composantes.

A cause de la chute, la cupidité et le mécontentement humains font de la croissance économique une obsession pathologique. Le désir d’accumulation conduit à l’oppression sociale et économique, une violence dénoncée par les prophètes : Michée 2,1-2 ; Esaïe 5,8. Déjà, le Deutéronome soulignait ce danger : les bénédictions même de Dieu, par leur nombre croissant, peuvent usurper la place de Dieu, et donner place à un matérialisme orgueilleux : Deutéronome 8, 7 à 14. Observant notre monde, l’Ecclésiaste fait ce triste constat : « Qui aime l’argent n’en aura jamais assez et qui se complaît dans l’abondance ne sera jamais satisfait de ses revenus. Cela encore est dérisoire. Plus on possède de biens, plus se multiplient les profiteurs. Et quel avantage en tire leur possesseur si ce n’est le spectacle qu’ils lui offrent ? : Ecclésiaste 5,9-10. »

4ème principe : La juste répartition du produit de l’activité économique

Tout comme le droit à l’exploitation et à la jouissance des ressources terrestres, commun à tous, impose des limites morales au droit et à la propriété individuelle des ressources, le droit à la consommation et à l’utilisation des produits finis qui résultent du processus économique se trouve limité par les besoins de tous. Nous sommes responsables devant Dieu de ce que nous faisons de notre production tout autant des matières premières qu’il nous a données. Les récits de la création ne contiennent aucune instruction autorisant l’emploi exclusif et privé des ressources ou l’accumulation et la jouissance des biens au détriment d’autrui. Il existe un principe de responsabilité des uns à l’égard des autres, pour le bien de toute la communauté humaine, mais aussi du reste de la création non humaine, qui s’oppose catégoriquement à l’idée de la propriété dont on jouit de manière exclusive et incontrôlée.

Le péché a faussé également ce principe. Le droit à la propriété est privatisé et absolutisé, en l’absence de tout sens transcendant de la responsabilité à l’égard d’autrui. La phrase de Caïn à Dieu qui lui demandait des comptes « Suis-je le gardien de mon frère ? » prend la forme d’une abdication égoïste des responsabilités, à grande échelle. Les ressources sont extraites de certains pays, au fil des siècles, d’une manière qui s’apparente au vol. Puis les produits manufacturés, y compris alimentaires, sont revendus à ces mêmes pays, à des tarifs subventionnés qui amoindrissent la valeur de l’industrie et de l’agriculture locale, et finalement la détruisent. Ces accords commerciaux sont encore aggravés par le phénomène de la dette internationale qui est supposée être due par les pauvres victimes du pillage des riches. « Le champ du pauvre, dit le livre des Proverbes, lui procure des vivres en abondance, mais l’injustice les détruit : Proverbes 13,23. »

L’ESPERANCE ESCHATOLIQUE ECONOMIQUE

L’espérance eschatologique dont on a parlé dans l’article précédent colore aussi fortement l’éthique économique de l’Ancien Testament. Dans l’ici et maintenant de notre monde déchu, il présente un équilibre raisonnable. D’un côté, il maintient les idéaux et les objectifs économiques que Dieu a donnés à l’origine. Il n’y aurait pas de pauvreté si l’humanité suivait les principes que Dieu a définis. D’un autre côté, il reste réaliste face à la nature endémique de la cupidité et de la violence humaines. Le Deutéronome dit : « Il ne doit pas y avoir de pauvres parmi vous… » ; mais dans le même chapitre, il dit : « Il y aura toujours des nécessiteux dans le pays… » : Deutéronome 15, 4 et 11.

Mais le temps viendra où la pauvreté n’existera plus. Michée, dans sa glorieuse vision messianique, ajoute à ce que dit Esaïe cette expression proverbiale : « Chacun habitera sous sa vigne et sous son figuier : Michée 4,4. » Les deux prophètes annoncent que la fin de la guerre et la disparition des armements contribueront à ce renouveau économique. La vision de la nouvelle création de Dieu n’est pas celle d’une richesse sans effort, mais d’une société sans pauvreté ni oppression, dans laquelle le travail sera gratifiant, enrichissant et sûr, libéré de tous les obstacles de la maladie et de la dépossession.

Source : L’éthique de l’Ancien Testament : Christopher J. H. Wright : Editions Excelsis

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