Nous avons vu dans le précédent billet que les peurs eschatologiques ont souvent surgi dans l’histoire de l’Occident dans les périodes de crise. Les historiens sont unanimes pour dire que la période du XVIème au XVIIIème siècle a été marquée par une séquence plus aigüe d’angoisse de ce type, au vu des nombreux bouleversements dont elle a été marquée. Deux lectures différentes des événements marquant la fin de l’humanité ont alors cours : une lecture millénariste et une lecture portée sur l’imminence du Jugement dernier. Chacun de ces courants va avoir ses prophètes et charrier avec lui ses militants dans des mouvements et des attentes aussi opposés les uns que les autres. Le livre de Jean Delumeau, «  La peur de l’Occident », nous aide à suivre les ramifications politiques et religieuses que les peurs eschatologiques de l’époque ont engendrées.

LE COURANT MILLENARISTE

A cause de l’optimisme dont il est porteur, le courant millénarisme s’est teinté d’une coloration matérialiste assez peu chrétienne. Durant les mille ans du règne des saints, souffrance, maladie, misère, inégalité, exploitation de l’homme par l’homme auront disparu de la terre. Ce sera le retour à l’Age d’or, éternelle espérance humaine. Cette espérance soutient nombre de hussites à Tabor (République Tchèque) comme de multiples anabaptistes de Münster (Allemagne). Mais il faut se rendre au Portugal pour lire sous la plume du jésuite P. Vieira quelles attentes immédiates il suscitait alors.

Le Portugal de ce temps est en effet traversé de courants messianiques qui se fondent sur les messages inspirés d’un cordonnier du XVIème siècle, que répandent les moines d’Alcobaça. A temps de l’occupation espagnole (1580-1640), on se refuse à croire à la mort du roi Sébastien, disparu à la bataille d’Alcaçar-Quivir (1578). Il reviendra donner gloire et liberté à son peuple. La révolution anti-castillane de 1640 exalte les espérances millénaristes. Inlassablement au cours de sa longue carrière, Vieira (1608-1697) prédit aux rois successifs de son pays un destin hors-série. Comètes, tempêtes et inondations lui paraissent annoncer le passage au millénium au cours duquel le pape et le souverain du Portugal gouverneront ensemble un monde pacifié, les Turcs ayant été vaincus et les Juifs ramenés à la vraie foi. Ce règne sera tout ensemble spirituel et temporel. Il créera un pays de cocagne, pour le plus grand profit de Lisbonne et du Portugal. S’adressant à Jean IV, Vieira lui assure que cet empire bienheureux sera constitué « pour l’augmentation de la foi, pour la gloire de l’Eglise, pour l’honneur de la nation portugaise, pour l’accroissement des biens de la fortune et la plus grande abondance des biens de la grâce. » Vieira annonça le début de ce temps de bonheur successivement pour 1670, 1679 et 1700.

On le sait moins, mais Christophe Colomb lui aussi était habité par des attentes eschatologiques millénaristes. Sa découverte du Nouveau Continent en témoigne. Dans une lettre datée de 1500, il écrit : « C’est moi que Dieu a choisi pour son messager, me montrant de quel côté se trouvaient le nouveau ciel et la terre nouvelle dont le Seigneur avait parlé par la bouche de saint Jean dans son Apocalypse et dont Isaïe avait fait mention auparavant. » La découverte de l’Amérique et d’une humanité jusqu’alors inconnue fut pareillement interprétée par les religieux fraîchement débarqués au Nouveau-Monde comme le signe, soit que le règne des saints était proche, soit que la fin des temps ne tarderait plus. « Car, disait l’Evangile, il faut d’abord que la Bonne Nouvelle soit proclamée à toutes les nations : Marc 14,10. » Quel qu’en ait été le contenu exact, l’attente eschatologique qui motivait le zèle de beaucoup de missionnaires débarqués en Amérique ne fait aucun doute. L’heure de l’ultime moisson avait sonné. Importait donc, allègrement et rapidement, de faire entrer la masse des Indiens dans l’enclos protecteur de l’Eglise.

LE COURANT ATTENTISTE DU JUGEMENT DERNIER

S’opposant à ces rêves enchanteurs, la représentation du Jugement dernier dirigeait les cœurs et les imaginations vers des préoccupations très différentes. L’accent portait ici sur le destin éternel des âmes, la culpabilité personnelle, la nécessité d’avoir au long des jours suivi l’exemple et l’enseignement de Jésus plutôt que recherché le bonheur terrestre. Du point de vue de la hiérarchie ecclésiastique, l’attente du millénium était lourde de multiples déviations possibles, et donc suspecte. Par contre, l’ultime reddition des comptes s’avérait un moyen pédagogique efficace aux mains de l’Eglise pour ramener les chrétiens dans le droit chemin.

Si opposées soient les deux conceptions, elles n’ont pas empêché le passage de certains de l’une à l’autre. L’exemple le plus manifeste est celui du célèbre dominicain Jérôme Savonarole (1452-1498). Dans la première partie de sa carrière, avant 1492, le futur guide de Florence partage avec beaucoup de ses contemporains la conviction que la fin du monde est proche. En 1475, il rédige un court opuscule, De contemptu mundi, où on lit cette phrase : « O vous qui êtes aveugles, jugez aujourd’hui votre propre cas, jugez vous-mêmes si la fin des temps n’est pas venue ! » Dans les sermons prononcés à Florence en 1490 et 1491, il prédit que les vices sans nombre de l’Eglise annoncent la proximité du Jugement dernier, énonçant dix raisons de croire à cette échéance prochaine. Mais après 1492, il glisse progressivement vers le millénarisme que les fraticelli avaient répandu à Florence dès le XIIIème siècle. Devenu le chef spirituel de Florence, il lui promet paix, bonheur et prospérité si elle est désormais fidèle à son roi, le Christ :

« De même que le monde fut renouvelé par le déluge, Dieu envoie ses tribulations pour renouveler son Eglise à ceux qui seront dans l’arche… Et voilà ce que dit notre Psaume : Chantez un chant nouveau au Seigneur ! » O vous que Dieu a choisi, o vous qui êtes dans l’arche (les Florentins), chantez un chant nouveau parce que Dieu veut renouveler son Eglise ! Sois assurée, Florence, que si tes citoyens possèdent les vertus que j’ai décrites, bénie tu seras, car tu deviendras vite cette Jérusalem céleste. »

CONCLUSION

Les deux attentes eschatologiques pouvaient être sources d’espérance. Mais il est certain qu’elles furent plus souvent causes de peur et que l’imagination se porta surtout sur les malheurs qui devaient précéder soit le millénium, soit le Jugement dernier. Qu’on s’attendît à l’un ou à l’autre, il était rare qu’on n’accordât pas une place importante à l’Antichrist. Pour certains, sa venue sur terre était imminente. Pour d’autres, il était déjà né.

Ses exemples historiques qui font partie de notre histoire collective doivent avoir pour nous valeur d’avertissement. Nous vivons aussi une période tragique, de grandes crises. Quelle que soit la conviction qui nous anime quant à l’heure qu’il est à l’horloge de Dieu, qu’ils nous incitent à être prudents et humbles quant à nos affirmations !

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