LA PEUR EN OCCIDENT

Dans un ouvrage paru en 1978, intitulé « la peur en Occident » et traduit en 13 langues, l’académicien Jean Delumeau analyse le phénomène des peurs eschatologiques qui ont jalonné l’histoire. Alors que nous assistons à une sorte d’accélération de celle-ci, de nombreuses interrogations mêlées d’angoisse se font jour dans le cœur de beaucoup de contemporains. Jean Delumeau démontre dans son livre que ce type de peur est présent lors de chaque crise traversée par la civilisation occidentale. Je vous propose dans ce billet de partager avec vous quelques extraits de l’analyse de l’académicien sur le sujet.

UNE PEUR PERMANENTE

Tout au long du Moyen Age, l’Eglise médita sur la fin de l’histoire humaine telle qu’elle a été prophétisée par les différents textes apocalyptiques. Cette peur de la fin ne surgit pas seulement à cette époque. Au VIIIème siècle, le moine espagnol Beatus de Liebana écrivit un commentaire de l’Apocalypse dont quelques vingt manuscrits existaient encore au XIIIème siècle. Au XIème siècle parut la célèbre Apocalypse de Beatus de Saint-Sever (Landes), un manuscrit illustré d’enluminures représentant de multiples monstres fantastiques s’inspirant de l’écrit de Beatus de Liebana. De multiples églises françaises des XIIème et XIIIème siècles, évoquent à leur tour dans leurs vitraux la scène du Jugement dernier (Autun, Conques, Paris, Chartres…). Avant cela encore, celle-ci apparaît comme le thème de nombre poèmes latins. Citons pour exemple Commode de Gaza (IIIème siècle), saint Hilaire de Poitiers (IVème siècle), saint Pierre Damien (XIème siècle), Pierre le Diacre (XIème siècle), saint Bernard (XIIIème siècle), etc..

UNE SEQUENCE PLUS AIGUE

Toutefois, il y a unanimité chez les historiens pour estimer qu’il se produisit en Europe à partir du XIVème siècle et jusqu’au XVIème siècle un renforcement et une plus large diffusion de la crainte des derniers temps. Cette séquence n’est pas le fruit du hasard. Elle correspond à une période où les malheurs s’accumulent en Europe, suscitant un ébranlement durable des esprits. C’est le temps de la Peste Noire qui marque en 1348 le retour offensif des épidémies meurtrières, des soulèvements qui se relayent d’un pays à l’autre du XIVème au XVIIème siècle, de l’interminable guerre de Cent ans, de l’avance turque inquiétante du XIVème siècle,  du Grand Schisme qui sépare pendant 40 ans la chrétienté catholique en deux courants rivaux, des croisades contre les hussites, les partisans de Jan Huss en Bohême, de la décadence morale de la papauté qui culmine avec les Borgia et de la sécession protestante avec toutes ses séquelles : galères, persécutions, massacres…

C’est dans ce climat de pessimisme général sur l’avenir que des prédicateurs interprètent les événements qui se produisent à la lumière de l’âge apocalyptique. Pour le prédicateur Geiler de Strasbourg, il n’existe aucun espoir que l’humanité s’améliore. La fin d’un monde corrompu constitue désormais une perspective prochaine. En 1508, il lance dans la cathédrale de Strasbourg son « Sauve qui peut » : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou en s’attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel. »

Entre 1430 et 1530, il est incontestable que la foule de ceux qui croient avoir entendu la trompette du dernier jour n’a jamais été aussi gigantesque. Des disputes publiques sont organisées, par exemple à Cologne en 1479, sur les signes de la fin des temps, dans le but d’éclairer et d’apaiser les esprits. Il règne alors une atmosphère de fin du monde. Mais qu’entend-t-on vraiment sous ce vocable ?

DEUX LECTURES DIFFERENTES

Deux interprétations différentes des textes prophétiques relatifs aux dernières étapes de l’histoire humaine se font concurrence. L’une insiste sur la promesse de mille ans de bonheur, l’autre sur le Jugement dernier

  1. Le millénarisme

 

Les origines du millénarisme sont antérieures à l’ère chrétienne. Elles prennent racine dans les espérances messianiques d’Israël portées par les prophètes Isaïe, Ezéchiel et Daniel et les prophètes post-exiliens. Tous annoncent la venue d’un Messie qui ouvrirait une période de prospérité et de paix. La notion d’un règne intermédiaire, sorte de paradis terrestre provisoire intercalé entre le temps actuel et l’éternité, se précise dans la littérature juive à travers le livre des Jubilés, les paraboles d’Hénoch et le IVème livre d’Esdras. Des milieux juifs, la croyance au règne messianique se transmit aux chrétiens au travers de l’Apocalypse de Jean (chapitre 20). Barnabé (IIème siècle), saint-Justin (vers 150) et saint Irénée (vers 180), adhèrent totalement au millénarisme. Saint Augustin, qui y avait souscrit au départ, le réfute ensuite dans son livre La Cité de Dieu.

 

  1. La crainte du Jugement dernier

 

Une autre lecture des textes relatifs aux ultimes séquences de l’histoire des hommes conduise beaucoup à la crainte du Jugement dernier. De nombreux passages de l’Ecriture annoncent, on le sait, cette heure redoutable, aussi bien chez les prophètes que dans les Evangiles. Les éléments complexes et contradictoires  de l’Apocalypse associent la promesse d’un millénium à la prophétie d’un Jugement dernier que ne précède dans les autres écrits aucun temps préalable de paix sur la terre avec le Christ revenu.

 

Trois accents notoires caractérisent l’iconographie et la littérature consacrées au Jugement dernier à partir du XIVème siècle :

 

  • Un accent mis sur la variété et le caractère épouvantable des épreuves qui s’abattront sur l’humanité. Bède le Vénérable parle de 15 signes de la fin du monde

 

  • Un accent mis sur la sévérité du Dieu justicier. La plupart des chrétiens de la génération de Luther en était conscient.

 

  • Un accent mis sur l’atrocité des tourments infernaux. Les vitraux des cathédrales de l’époque en rendent témoignage.

 

Les deux conceptions vont se faire concurrence dans la période aigüe de l’histoire mentionnée ci-dessus. Le prochain billet relatera quelle manière et quelles expressions elles prendront.

 

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