Cet article est l’extrait d’un cours d’André Gounelle, professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Montpellier. Il nous permet de comprendre comment, dans le milieu protestant, l’eschatologie chrétienne a été comprise. Il y a certainement une part de vérité dans chacune des compréhensions. Le Royaume est déjà là et nous attendons encore son plein établissement !

 

Comment comprendre et interpréter les passages du Nouveau Testament qui traitent de la fin de notre temps? À cette question, on a donné plusieurs réponses. Les quatre principales sont: premièrement, l’eschatologie conséquente; deuxièmement, l’eschatologie réalisée; troisièmement, l’eschatologie du déjà et du pas encore, et, enfin, l’eschatologie verticale.

L’ESCHATOLOGIE CONSÉQUENTE

Cette première réponse se trouve chez Albert Schweitzer (1875-1965) et ses disciples.

  1. Ils estiment qu’une étude sérieuse des textes eschatologiques du Nouveau Testament aboutit à trois conclusions, qu’elle impose trois thèses.

a/ Jésus a centré et axé toute sa prédication et toute son action sur la venue prochaine du Royaume. Il prêche, il guérit pour préparer la venue de la fin ou pour l’annoncer L’eschatologie constitue donc le contenu essentiel de la proclamation de l’évangile; elle se trouve au centre ou au cœur de la foi chrétienne.

b/ Jésus prêche une eschatologie entièrement à venir. Le royaume est pour demain, et il viendra d’un coup et tout d’un coup, dans une coupure nette et une rupture tranchée d’avec ce qui précède. Il n’a pas déjà commencé, il ne s’installera pas progressivement, il ne se développe pas à partir de germes déjà semés.

c/ La venue du Royaume est la conséquence directe de l’action de Jésus. Il la provoque par ce qu’il dit et fait. Il s’agit donc d’un futur tout proche, d’un avenir imminent. Jésus pense et affirme que sa génération, celle de ses auditeurs, verra l’avènement du monde nouveau.

  1. À partir de ces thèses, Schweitzer va distinguer trois étapes dans l’histoire du christianisme primitif, de la première Église, ou, comme certains disent aujourd’hui, du « mouvement de Jésus ».

a/ Dans une première étape, Jésus est persuadé que la venue du Royaume va se produire dans quelques jours et qu’elle résultera de la prédication de l’évangile. Quand, dans Matthieu 10, il envoie ses disciples en mission, il leur dit de se hâter, de ne pas s’attarder là où on les reçoit mal. Ils doivent se dépêcher, car ils ne disposent que d’un court délai, et ils n’auront pas le temps de prêcher dans toutes les villes du pays. Le Royaume s’établira avant leur retour. « Je vous le dis, en vérité, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël que le Fils de l’homme sera venu ».

Et là, Jésus subit son premier échec, il vit sa première grande déception: ses disciples reviennent, et l’événement eschatologique ne se produit pas, le Royaume n’arrive pas.

b/ Dans une seconde étape, Jésus médite sur cet échec. Sa réflexion le conduit à penser que sa mort amènera la venue du Royaume. Il s’identifie avec le serviteur souffrant dont parle Esaïe 53 et grandit en lui la conviction que le cataclysme eschatologique va tomber sur lui et qu’il doit le subir seul pour en épargner l’horreur au monde. Il en sera l’unique victime, souffrant pour les autres, à leur place. D’où l’annonce qu’il fait à ses disciples de la nécessité de sa mort. D’où son voyage à Jérusalem où il ne prend aucune précaution: il y va pour mourir et pour entraîner par sa mort la venue du Royaume. D’où les paroles qu’il prononce juste avant son arrestation au moment de la Cène : « je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume soit venu  » (Luc 22/18). D’où sa phrase au larron sur la croix: « je te le dis, tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis » (paradis équivaut à royaume).

Mais à Golgotha, sur sa croix, il ne voit rien venir. Le Royaume qui devait surgir, qu’il attendait pour ce moment-là, n’arrive pas. Jésus subit un second échec qu’exprime le cri terrible: Eli, Eli lamma sabachtani. Tout se termine par une immense déception.

c/ La troisième étape commence avec la résurrection. Les disciples prennent conscience, découvrent que tout ne se termine pas avec la croix, qu’elle ne marque pas la fin et l’échec de l’histoire de Jésus. Pâques signifie, pour eux, que Jésus a eu raison d’établir un lien entre sa mort et la venue du Royaume. L’événement eschatologique, conséquence de la croix, va avoir lieu incessamment. Ils l’attendent, mais le temps passe, rien ne se produit. La foi chrétienne, petit à petit se détourne de l’eschatologie, qui passe à l’arrière plan, que l’on laisse de côté, que l’on oublie. Paul et Jean orientent les chrétiens vers une mystique, une éthique et une dogmatique, vers la constitution d’une Église qui s’organise pour durer, et qui cherche comment vivre l’évangile dans le temps, au lieu d’y voir l’annonce de la fin imminente de ce temps.

  1. Selon Schweitzer, Paul et Jean ont parfaitement eu raison de réorienter la foi chrétienne. L’attente d’une arrivée imminente du Royaume a été démentie par les faits, et on aurait tort de la réactiver. A l’evangelium Christi(ce que Jésus a prêché) doit succéder l’evangelium de Christo (ce que l’on a prêché sur le Christ) qui n’est pas une trahison, mais une reprise dans un autre registre. On maintient ce que Jésus dit du Royaume, mais en comprenant autrement le Royaume: il ne s’agit pas d’une réalité future, d’un événement à venir, mais ce terme désigne notre vocation et notre tâche. « Nous n’attendons plus, écrit Schweitzer*, une transformation cosmique des conditions de ce monde … Nous plaçons notre espérance du royaume sur le plan spirituel et nous croyons en lui comme à un miracle de l’Esprit soumettant l’humanité à la volonté de Dieu ».

Dans le message de Jésus, il importe de distinguer la forme et la substance. La forme eschatologique donnée primitivement à l’évangile est périmée, parce que liée à une culture et à une conception du monde d’un autre âge, que nous ne pouvons plus faire nôtre, et que les faits ont démenti (on dirait dans le vocabulaire affreux et impropre de la logique contemporaine: ont falsifié). Par contre, la substance demeure après la faillite de la forme, et elle garde toute sa valeur, toute son autorité pour les croyants et pour le monde d’aujourd’hui. On n’abandonne pas le message de Jésus, mais on l’exprime dans un autre langage.

L’ESCHATOLOGIE RÉALISÉE

La seconde interprétation de l’eschatologie a été proposée et défendue par un exégète anglais, Charles Dodd (1884-1973) dans une série d’ouvrages dont le premier, une étude sur les paraboles, a paru en 1935. Au départ, la théorie de Dodd s’oppose diamétralement à celle de Schweitzer, mais elle aboutit à des conclusions voisines.

Selon Dodd, Jésus, durant tout son ministère, dans son enseignement et sa prédication, par ses actes et ses paroles ne cesse de proclamer que le Royaume est là, qu’on est enfin entré dans une ère nouvelle. Il n’annonce pas l’imminence de sa venue, comme le pense Schweitzer, il proclame que cette venue a eu lieu. Les auditeurs de Jésus vivent le « jour du seigneur » prédit par les prophètes. L’espérance d’Israël s’accomplit. La promesse eschatologique d’un nouveau monde trouve sa réalisation. Quand Jésus paraît, écrit Dodd, « ce n’est plus en quelque sorte au moyen d’un télescope que le Royaume de Dieu doit être vu. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et regarder ». À l’appui de sa thèse, Dodd avance cinq arguments.

  • Premièrement, le Nouveau Testament parle de la venue de Jésus comme d’un accomplissement; elle correspond exactement à ce que les prophéties avaient annoncé, et elle se produit à la plénitude des temps (Gal.4/4; Marc 1/14).
  • Deuxièmement, avec Jésus, le surnaturel fait son entrée dans l’histoire. L’âge du miracle commence; ceux opérés par Jésus montrent qu’on entre dans une ère nouvelle.
  • Troisièmement, Jésus renverse les puissances du mal: le prince de ce monde est jeté dehors, Satan tombe comme un éclair, les démons sont chassés, les principautés et les dominations sont vaincues; ce qui résiste et s’oppose au règne de Dieu disparaît donc.
  • Quatrièmement, la venue de Jésus représente le jugement du monde. Ce jugement a lieu tout de suite, quand on rencontre Jésus maintenant (Jean 12/30).
  • Cinquièmement, avec la résurrection, la vie éternelle entre dans le monde.

Tous ces arguments conduisent Dodd à conclure: « Le Nouveau Testament nous raconte le ministère de Jésus comme une apocalyptique réalisée ». Paul exprime le message central de l’évangile quand il écrit (2 Cor.5/17) : « les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles ». Pour les disciples du Christ, l’eschatologie ne se conjugue pas au futur, mais au passé; elle a déjà eu lieu.

A cette argumentation de Dodd, on peut opposer deux objections. D’abord, que faire des textes qui nous parlent du Royaume au futur, comment les comprendre? Ensuite, il paraît tout de même évident que notre monde n’est pas le Royaume. À quoi Dodd répond en soulignant qu’il ne dit pas que le monde est devenu le Royaume, mais que le Royaume, avec Jésus, entre dans le monde, qu’il s’y trouve désormais présent. Nous vivons donc dans une tension. Cette tension se situe non pas, comme le pense Schweitzer, entre un passé et un futur, mais entre deux réalités qui coexistent et s’opposent dans le présent: celle de ce monde-ci et celle du monde nouveau Le Royaume ne se localise pas dans un ailleurs, dans un au-delà ou dans un futur. Il se manifeste et agit dans le temps et l’espace où nous vivons. La prédication chrétienne nous invite à rompre avec le monde-ci pour entrer dans le monde nouveau, ce qui se fait par la foi et par l’obéissance. Quant aux textes qui parlent du royaume au futur, il faut comprendre que ce futur porte non pas sur le Royaume lui-même, mais sur le moment où nous y entrerons; il ne se rapporte pas à la réalité du royaume qui est présente et actuelle, mais à notre mouvement vers ce royaume, à la conversion qui nous en rend citoyens.

Ainsi, par un chemin différent de celui de Schweitzer, Dodd parvient à des positions assez proches. L’eschatologie néotestamentaire ne signifie pas que la foi ait à attendre un événement historique, temporel qui se passerait dans le futur. Elle doit se traduire par une mystique et une éthique. Dodd préconise une mystique beaucoup plus sacramentelle que celle de Schweitzer. Il accorde, en effet, une importance capitale à la Cène en laquelle il voir le moment et le lieu où le Royaume nous rencontre. « Dans l’eucharistie, écrit-il, l’Église reconstitue perpétuellement la crise dans laquelle le règne de Dieu pénètre l’histoire ».

L’ESCHATOLOGIE DU « DEJA ET DU PAS ENCORE »

J’en arrive à la troisième interprétation de l’eschatologie, celle élaborée et défendue par Oscar Cullmann (1902-1999) dans un livre intitulé Christ et le temps publié en 1947. Cullmann se rattache à ce qu’on appelle la théologie de l’histoire du salut.

  1. Cullmann pense que les deux interprétations que nous venons de voir, celle de l’eschatologie conséquente et celle de l’eschatologie réalisée, contiennent chacune une part de vérité, mais qu’elles restent, l’une et l’autre, unilatérales. Elles ne voient et ne retiennent qu’un aspect de l’enseignement néotestamentaire. Le Nouveau Testament dit à la fois que le Royaume est déjà là, ce que Dodd souligne justement, et qu’il n’est pas encore là, ce que Schweitzer a bien compris. Il ne faut pas choisir entre ces deux affirmations, garder l’une et éliminer l’autre. Il faut les associer, les tenir ensemble. Le Royaume se caractérise par une tension entre un passé, un accomplissement avec la venue de Jésus, et un futur, une attente, avec le retour du Christ, sa parousia à la fin des temps. D’un côté, Jésus a réalisé les prophéties, il a tout accompli. De l’autre, nous attendons toujours la pleine réalisation des promesses de Dieu, l’avènement du Royaume n’a pas eu lieu.

Selon Cullmann, Schweitzer et Dodd n’ont pas réussi à maintenir ensemble les deux aspects ou les deux dimensions du Royaume parce qu’il n’ont pas fait assez attention à la conception biblique du temps, à la représentation de l’histoire que l’on trouve dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Là se trouve la clef du message évangélique, ce qui permet d’en comprendre la logique profonde ou la structure.

  1. Dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, on pense le temps comme une ligne droite: elle a un commencement, une fin, et entre les deux s’opère un parcours, une progression qui a un sens, une orientation. On n’a pas de retour ni de répétition (comme dans les conceptions cycliques du temps). Sur ce point les deux Testament concordent et cette historicité linéaire fait l’unité de la pensée biblique.

Dans l’Ancien Testament, la ligne du temps se divise en deux périodes: l’ère présente, actuelle, qui commence avec la création, et l’ère future qu’inaugurera l’événement eschatologique, le « jour du seigneur ».

jour du S

Le centre de l’histoire, le tournant décisif se situe donc en avant; le croyant de l’Ancien Testament vit dans l’attente, sa foi se caractérise par son orientation vers le futur, vers le Dieu qui vient, vers ce que Dieu fera un jour. On a, donc, dans le judaïsme, une eschatologie entièrement conséquente, à venir.

Pour le Nouveau Testament, la venue de Jésus introduit un nouveau découpage du temps. L’histoire ne comporte plus deux, mais trois périodes.

Parousie

Le temps de l’attente va de la création jusqu’à la venue du Christ. L’évangile n’annule pas, ne rejette donc pas l’Ancien Testament, en qui il voit un temps de préparation. Ce temps se termine avec la venue de Jésus. Commence, ensuite, une période nouvelle, intermédiaire, celle que nous vivons actuellement; elle va de la Résurrection à la Parousie. L’événement eschatologique, que les juifs croyaient unique, se scinde en deux. Il se compose de deux moments distincts séparés par un intervalle dont nous ignorons l’exacte durée.

  1. Ce nouveau découpage du temps a une portée considérable. Il entraîne deux conséquences capitales.

Premièrement, se produit un changement de centre pour le temps. Le moment capital, le tournant décisif de l’histoire du monde ne se situe pas dans l’avenir, comme dans le judaïsme, mais dans le passé, précisément dans la croix et la Résurrection du Christ. La foi chrétienne ne se définit plus seulement par l’attente, mais tout autant, sinon plus par le souvenir, la remémoration, le rappel. La manière dont dans les pays chrétiens on compte les années avant et après Jésus Christ traduit cette affirmation théologique que le Christ constitue le centre du temps.

Deuxièmement, il en résulte que la parousie, la fin de l’ère présente n’apportera pas, à proprement parler, du nouveau, de l’inédit. Elle ne fera que rendre manifeste ce qui a été déjà accompli au Vendredi saint et à Pâques. Le royaume est le fruit, la conséquence de la mort et de la résurrection du Christ, il ne représente pas quelque chose d’autre ou de différent. Cullmann se sert d’une image guerrière pour expliquer cela. Il arrive, dit-il, que dans un conflit armé, l’une des armées remporte la bataille décisive. Ainsi, les anglais battent définitivement Napoléon à Waterloo; il subit une défaite telle qu’il n’a aucune chance, aucune possibilité de redressement; il ne peut plus s’en tirer. Néanmoins, avant qu’il n’abdique et ne capitule, quelques jours s’écoulent, pendant lesquels se produisent des affrontements, des escarmouches. La guerre en fait terminée se prolonge encore un peu. Le traité de paix tirera les conséquences de la bataille, manifeste ce qu’elle a été; il ne la suit pourtant pas immédiatement. On peut comparer Pâques à la bataille décisive, et la parousie au traité de paix. Dieu a remporté la victoire, mais elle ne sera évidente qu’au dernier jour. Ce que Cullmann exprime par la formule : « déjà-pas encore ». Le Royaume l’a déjà emporté, mais il n’est pas encore installé, manifeste

L’ESCHATOLOGIE VERTICALE

On trouve une quatrième et dernière interprétation de l’eschatologie, qu’on appelle « eschatologie verticale ». On peut l’illustrer par Karl Barth et Rüdolph Bultmann, très proches sur ce point (sur d’autres, il divergent au contraire considérablement).

Pourquoi « eschatologie verticale »? Parce que, pour eux, il ne faut pas voir dans l’eschatologie ou dans l’escaton un événement qui appartient à la ligne horizontale du temps. Il arrive chaque fois que la verticalité de Dieu entre en contact avec l’horizontalité de la vie humaine.

flèche

Il s’agit donc d’une nouvelle dimension qui surgit ou jaillit dans notre existence par la foi. L’eschatologie ne désigne donc ni un futur, comme pour Schweitzer, ni un passé, comme pour Dodd, ni un mélange de passé et de futur comme pour Cullmann. Ce mot indique une qualité différente de la vie qui se manifeste à certains moments, ceux où nous rencontrons Dieu.

Ainsi, Barth souligne que l’eschatologie a un caractère supra-historique et non historique. Elle surgit quand la parole ou l’esprit de Dieu entraîne le croyant aux frontières de la temporalité, quand l’éternité l’atteint. « La fin annoncée dans le Nouveau Testament, écrit Barth dans son Commentaire aux Romains, n’est pas un événement temporel, une fabuleuse destruction du monde; elle n’a aucun rapport avec les catastrophes historiques, telluriques et cosmiques ». Pour Barth on ne doit pas confondre le terme (le moment où l’histoire humaine s’arrêtera), et la fin (c’est à dire la limite et le but qui donnent un sens à notre être et à notre vie). Cette fin, nous la trouvons dans la Parole de Dieu qui est pour nous le véritable escaton, l’ultime, le premier et le dernier mot de notre existence. Il en résulte que le moment eschatologique par excellence est celui où on annonce et où l’on reçoit la parole de Dieu, ce qui se passe quand j’écoute la prédication. « La situation du dimanche matin, écrit Barth, est eschatologique au sens littéral du mot ». L’eschatologie se produit quand la transcendance de Dieu surgit dans ma vie et cela peut se passer à n’importe quel moment du temps historique. « Il faut dire en tout temps, affirme Barth, : la fin est proche ». En effet, la fin est également proche de tous les temps, parce qu’elle ne représente pas un moment dans une suite temporelle, mais l’apparition de l’éternité dans notre existence.

Bultmann va dans le même sens. Il ne voit pas dans l’eschatologie un événement qui viendrait dans un avenir plus ou moins lointain mettre fin à l’histoire humaine. Elle est notre rencontre avec Dieu et se produit dans la prédication, dans l’annonce de la parole. Pour Bultmann, également, l’eschatologie désigne un au-delà du monde et de l’histoire qui surgit dans notre existence et qui peut devenir présent à chaque instant. Cependant, Bultmann souligne trois points plus fortement que ne le fait Barth.

– D’abord, que l’eschatologie se situe en dehors et non à l’intérieur de l’histoire signifie que l’histoire est incapable de donner sens à l’existence humaine. Le sens vient d’ailleurs. Bultmann conteste donc les théologies politiques qui confondent le royaume avec un mieux-être social et politique des êtres humains. Il s’agit pour lui de choses radicalement différentes.

– Ensuite, Bultmann insiste sur le caractère individuel de l’eschatologie. Elle n’est ni communautaire, ni cosmique. « Ce qui est décisif, écrit-il, ce n’est pas l’histoire du monde, ni l’histoire du peuple, mais l’histoire de l’individu qui est appelé à la foi, et qui dans la foi participe à la vie nouvelle ». Pour Bultmann l’eschatologie n’arrive pas au monde, ni à l’humanité; elle m’arrive à moi.

– Enfin, ce que dit le Nouveau Testament du caractère présent et futur du Royaume s’applique à l’existence croyante. La présence du royaume signifie la proximité de Dieu qui ne s’éloigne jamais de nous; à chaque instant sa présence se fait sentir dans notre vie. Le futur du royaume veut dire que l’instant où je rencontre Dieu n’enferme pas la réalité divine, ne la contient pas tout entière. Aucun moment eschatologique ne peut épuiser l’eschatologie. Dieu est toujours au delà de ce que je sens et de ce que j’expérimente, même si c’est bien lui que je sens. Il n’est jamais celui qui demeure, mais toujours celui qui vient.

CONCLUSION

Voilà donc les quatre grandes interprétations que l’on a proposées de l’eschatologie du Nouveau Testament. Je termine en signalant que malgré des différences de démarches très réelles, trois d’entre elles, celles de l’eschatologie conséquente, de l’eschatologie réalisée, et de l’eschatologie verticale aboutissent à des conclusions très proches : il faut dé-historiciser l’eschatologie, ne pas la concevoir comme un instant dans le déroulement temporel de l’histoire du monde, mais comme un autre dimension de notre existence. Au contraire, celle de Cullmann valorise de manière très forte l’histoire qui devient le lieu de l’accomplissement, et non pas, comme dans les trois autres cas, un langage pour dire un accomplissement qui se situe au delà du temps et de l’espace.

 

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