LA PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE FRANCAISE

Il faut avoir lu le livre de Patrick Cabanel « Histoire des Protestants de France » pour comprendre à quel point le titre de l’émission qui leur est consacrée sur Arte « Protestants de France : une blessure française. » est justifié. Dans cet ouvrage monumental (1188 pages à lire et 300 pages de références), l’auteur évoque tout ce que l’acharnement royal à éradiquer les huguenots, cette minorité issue de la Réforme, a occasionné comme dégâts à la nation. « L’histoire des protestants en France est celle d’un échec, écrit Cabanel dans son introduction… Ils ont tout enduré, tout perdu ; massacrés par des foules hystériques, asphyxiés par la froide loi de l’Etat, convertis de force, interdits pendant un siècle, empêchés de quitter un royaume devenu prison à ciel ouvert, longtemps privés de leur nom, haïs parfois dans les années 1900 encore, ils ont connu un destin en peau de chagrin. »

Les choses avaient pourtant failli bien tourner au départ. Par l’intelligence d’Henry IV, les guerres de religion entre les deux partis qui divisaient la France, le parti catholique et le parti huguenot, avaient cessé. De nombreux édits antérieurs à celui de Nantes avaient bien tenté de faire cohabiter les deux religions. Mais il fallut Henry IV, d’abord protestant puis catholique, pour que la tolérance s’impose comme règle en France, avec la promulgation de l’Edit de Nantes, un Edit de tolérance en 1598. C’était cependant sans compter les résistances internes à la France. Le siècle qui va suivre va voir les droits accordés aux protestants grignotés coup sur coup. De tracasseries administratives en fermetures de temples, les adversaires du protestantisme vont regagner tout le terrain concédé par l’Edit. La parenthèse se refermera sur la minorité rebelle sous Louis XIV qui révoquera l’Edit de son prédécesseur en 1685.

La Révocation va ouvrir toute grande les portes à la répression, mais aussi à l’exil des huguenots hors de nos frontières. De 10% de la population, ils seront réduits à 2% au XVIIIème siècle, pour remonter à 3% au début du XXIème. L’ouvrage de Patrick Cabanel tente, au travers de multiples archives, de faire l’inventaire des conséquences d’un tel drame et d’une telle saignée dans les élites du pays. Il souligne à quel point ce que la France est devenue ensuite est indissociable de la blessure qui s’est ouverte dans le pays à cette période de son histoire. Le livre nous enseigne qu’il en est des Etats comme des individus. Ce qui n’est pas réparé du passé continue à gangréner le présent. Des siècles plus tard, la France d’aujourd’hui porte encore les stigmates de ce passé meurtrier, totalitaire. Quelques extraits de l’ouvrage de l’historien en témoignent plus vivement que d’autres.

LA RECOLTE

C’est, selon Edgar Quinet, un autre historien, dans la Révolution Française que se voit la récolte des atrocités commises contre les protestants suite à la Révocation :

« Dans la vie privée, écrit-il, il n’est pas juste que les fils expient la faute des pères. Mais dans la vie des peuples, cette philosophie échoue ; et il est certain que les générations sont châtiées des fautes des générations précédentes. Ce qui s’est passé à la Révocation explique ce qui se passera sous le règne de la Terreur des décennies plus tard.

Ce fut un avantage incomparable pour les terroristes d’avoir pour précédents et pour modèles les déclarations et les ordonnances de Louvois (ministre de Louis XIV) dans la révocation… Les terroristes, grâce à ce plan magnifique et tout divin (ainsi qu’on le pensait), ont pu marcher avec sûreté dans cette voie de sang. Chaque étape était marquée d’avance… Véritablement, il n’est guère plus possible à un Français de lire les horreurs de la Révocation de l’Edit de Nantes ; elles ont eu pour nous de trop fatales conséquences qui saignent encore. Elles ont fait entrer dans nos cœurs le mépris des choses morales quand elles sont en prise avec la force soldatesque. Il en est resté une admiration indélébile pour l’œuvre du sabre, un ricanement interminable devant la conscience qui ose résister… Les persécutions que les catholiques ont fait subir aux protestants ont corrompu les premiers. »

L’historien protestant Jean Claude abonde dans le même sens. Il déclare dans son ouvrage les Plaintes des protestants que le roi, l’Etat, les différents princes, le pape même, ont tous été atteints par la persécution contre les huguenots. Pourquoi ? Parce que, après une telle « cassation », il n’y aura plus rien désormais de ferme et d’inviolable en France, y compris ce qui sert de base et de fondement à la société. Comment ne pas voir que « l’Etat se trouve percé d’outre en outre  par le même coup qui traverse les protestants, et qu’une révocation de l’Edit, faite avec tant de hauteur, ne laisse plus rien d’immobile et de sacré ? » Y aurait-il eu dans ce coup l’amorce d’une désacralisation du pouvoir et de la loi, qui y autoriserait à y voir une des sources de la Révolution Française et de la mort du roi ? La question est pertinente !

Sur le plan religieux, poursuit Cabanel, on est frappé de lire, sous les mêmes plumes, une analyse des progrès de l’athéisme dans les rangs des nouveaux convertis (huguenots devenus catholiques par force)… Si les plus nombreux ont conservé en secret la foi réformée, deux autres groupes ne croient à peu près plus en rien. Les moins instruits vivent dans l’indolence religieuse et ne vont à la messe que forcés. Les plus réfléchis finissent par passer dans la dernière extrémité. Leur groupe se décharge du fardeau de la religion et s’accoutume à vivre sans elle. Tout lui est bon, parce que tout lui est indifférent. Il ne se choque de rien, parce qu’il ne croit rien. C’est la suite naturelle des persécutions. « On ne saurait croire, dit le baron d’Aigaliers, la quantité de libertins que la prétendue conversion a produits et ce ne sera que par un miracle de la Providence si cette contagion ne perd pas toute la France. » Parole terriblement prophétique si l’on constate l’état spirituel de la France aujourd’hui !

QU’A PERDU LA FRANCE ?

Qu’a perdu la France avec la Révocation ? Cabanel ose avancer quelques hypothèses. « Il est possible de voir dans le funèbre et trompeur triomphe du catholicisme, une source de l’anticléricalisme et de l’indifférence religieuse qui allaient s’épanouir dans les élites françaises au cours du XVIIIème siècle… La question protestante une fois résolue par cette solution finale de l’époque que fut la Révocation, il est probablement resté dans l’esprit politique français cette mauvaise habitude de rêver et d’imposer l’unité par le haut, par la violence d’Etat. »

A son époque, Vauban, nommé maréchal de France par Louis XIV, s’intéresse à la question. Dans son livre de Mémoires, les Oisivetés, il énumère sept solutions possibles pour en finir avec la question protestante. Après avoir plaidé pour la réhabilitation de l’Edit de Nantes, il repousse deux violences qui lui paraissent extrêmes :

Le sixième moyen serait de se garantir des maux dont nous sommes menacés serait de les tous chasser hors du royaume. Mais l’Etat serait dépeuplé et, en le dépeuplant, on peuplerait ceux des ennemis de ce que nous avons de meilleur… Le septième serait de les tous exterminer, depuis le premier jusqu’au dernier. Mais outre les difficultés qui se trouveraient dans l’exécution, cette action, qui serait exécrable à Dieu et devant les hommes, ne serait bonne qu’à nous affaiblir beaucoup plus que nous ne le sommes, et à nous rendre pour jamais odieux chez tous et chez tous nos voisins. »

Manifestement Vauban n’a pas été écouté. Depuis, conclut Cabanel, l’histoire de France charrie une forme de génocide caché, ou son fantasme. La nation se serait infligé là une blessure immatérielle (mais aussi, pour partie, matérielle et charnelle) dont elle porterait aujourd’hui encore la trace sans savoir la reconnaître et donc sans cesser d’en ressentir l’atteinte !

CONCLUSION

Quel rapport ce rappel de l’histoire des protestants de France a-t-il avec ce site qui se veut eschatologique ? Il est direct ! Mis à part le jugement individuel par Dieu auquel personne n’échappera, la Bible annonce aussi un jugement des nations. Ainsi, dès la genèse, Dieu annonce à Abraham qu’Il jugera l’Egypte pour le fait qu’elle ait asservi les Hébreux : Genèse 15,14. De même, Esaïe déclare qu’après que le roi d’Assyrie ait servi de bâton de la colère de Dieu contre Israël, le Seigneur lui fera rendre compte pour ses exactions : Esaïe 10,12. Avant qu’Il ne juge Ninive, l’Eternel a envoyé le prophète Jonas pour l’inviter à se repentir. La repentance de la ville a reporté son jugement final d’une centaine d’années au moins. Prompt à condamner les génocides commis ailleurs, la France ne s’est réellement jamais amendée de celui qu’elle a commis contre des membres de son propre peuple. Son péché, son crime pèse encore sur elle. Elle en rendra compte elle aussi au jour où le Seigneur reviendra pour juger les nations, toutes présentes devant lui : Matthieu 25,31.

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