DESUNION SAINE

Nous avons vu dans le précédent billet comment, petit à petit, l’Eglise se trouva de plus en plus unie aux puissances de ce monde. Si, humainement, cet état de chose pouvait paraître heureux pour la cause du christianisme, en réalité, il n’en était rien. Il n’a jamais été dans la vocation de l’Eglise de Jésus-Christ de s’allier aux pouvoirs de ce monde. A cause de Celui qui est le chef, le Crucifié, ce mariage ne pouvait être que contre nature. Le contenu de la prière finale de Jésus pour ses disciples, qui restaient ici-bas alors qu’il retournait vers son Père céleste, est explicite. Jésus demande à son Père de les garder du Mauvais. Puis il ajoute : ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde : Jean 17,15-16.

Il était donc inévitable, pour que l’Eglise retrouve sa vraie vocation, qu’une œuvre de séparation se fasse entre elle et le monde. Tout au long de l’histoire, des disciples fidèles de Jésus dénonceront l’union contre nature de l’Eglise officielle, l’Eglise catholique, avec les puissances du siècle. Ils seront longtemps minoritaires. Mais au XVIème siècle, les choses vont changer, sous l’influence de deux facteurs.

Le premier trouvera sa cause dans l’Eglise catholique elle-même. Scandalisé par la corruption du clergé et l’immoralité criante de certains papes, le peuple verse de plus en plus dans l’irréligion. Comment l’Eglise peut-elle se prétendre servante du Christ et dépositaire du salut des hommes, alors qu’elle fait preuve de si peu de vérité et de sainteté ? Le décalage est trop grand pour convaincre. S’il l’a favorisé, le mécontentement provoqué par la corruption du clergé ne suffira pas à lui seul à amorcer le retour vers une véritable réforme de l’Eglise. Il servira juste à  la préparer.

Le second facteur sera celui de la redécouverte et de l’étude de la Parole de Dieu. La comparaison entre les vérités

Martin Luther

scripturaires et l’enseignement officiel de l’Eglise va avoir l’effet d’une bombe sur de nombreux esprits las des turpitudes de celle-ci. Martin Luther le premier, en Allemagne, puis Jean Calvin, en France, aidés par l’invention géniale de l’imprimerie vont provoquer le premier mouvement qui aboutira à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Certes, cela ne se fera pas sans douleur, sans recul et sans martyrs. Mais le mouvement amorcé sera irrépressible. Il gagnera petit à petit, inexorablement, tous les pays du vieux continent.

LES ATTAQUES DU RATIONALISME

Si la Réforme protestante opérera une désunion saine entre l’Eglise et l’Etat, elle va ouvrir la porte à de nouveaux courants de pensée qui ne vont pas jouer dans le même registre qu’elle. Le souci de la Réforme était de redonner à la Parole de Dieu l’autorité suprême en matière de foi et de conduite. Il n’en sera pas de même pour le courant qui va la suivre, le courant rationaliste. Ce n’est pas l’Eglise qui est ici au centre du combat, mais le fondement même de l’Ecriture.

Le courant rationaliste qui triomphe au XVIIIème siècle n’était pas en soi une nouveauté. Il datait de la renaissance, mais il avait été éclipsé par la Réforme protestante suivie de la Contre-Réforme catholique. Il réapparaît au XVIIème siècle, sans que les chrétiens, excepté Blaise Pascal, ne se rendent compte du danger qu’il véhicule. Comme Paul, Pierre ou Jean pour le christianisme, le courant rationaliste aura ses apôtres un peu partout en Europe. Chacun d’eux, sous un angle différent, va s’attaquer au fondement principal sur lequel repose la foi chrétienne : la Révélation.

Le premier d’entre eux sera René Descartes (1596 – 1650), un français. Dans son Discours de la Méthode, il pose les premiers principes du rationalisme.  Descartes ne nie pas Dieu, loin de là ! Mais il exalte par-dessus tout la raison humaine en oubliant qu’elle a été corrompue par la chute.

Spinoza

Adepte du cartésianisme, le philosophe juif hollandais Baruch Spinoza (1632 – 1677), se montrera, au nom de la raison, beaucoup moins respectueux de la Révélation biblique. Ses conceptions théologiques relèveront davantage du panthéisme que de la religion révélée.

Le philosophe anglais John Locke (1632 – 1704), qui vécut à la même époque, n’est pas un rationaliste au sens strict du terme. Il fonde la connaissance davantage sur l’expérience que sur la raison. Mais, par sa contribution, il aide à semer le doute sur le bien-fondé de la foi nécessaire en une révélation pour connaître Dieu. Les déistes anglais préconisent ainsi la religion naturelle, commune à tous les peuples. Ils nient la Trinité, les miracles, refusent le titre de chrétiens. Ils rejettent la Bible et accusent les apôtres d’avoir déformé la vérité.

Les rationalistes allemands ne sont pas en reste. Convaincus que leur siècle est celui des Lumières, ils cherchent à concilier à tout prix l’Evangile et la raison humaine. Leibniz (1646 – 1716), le plus célèbre d’entre eux, part du principe que Révélation et raison venant tous les deux de Dieu, elles ne sauraient se contredire.

En France, Voltaire (1694 – 1778), va chercher à promouvoir les idées des déistes anglais. Dans ses nombreux ouvrages, il attaque ouvertement et avec force la religion chrétienne. D’autres, comme Diderot (1713 – 1784) de Langres, ont nié plus de vérités que lui, mais nul n’a contribué davantage à semer l’irréligion. Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1773), originaire de Genève le suivra. Il préconisera une religion conforme à sa théorie qui veut que l’homme soit bon par nature, une religion sans un besoin de rédempteur, assortie d’une morale facile et d’un jugement dernier peu redoutable.

Le courant rationaliste ne cessant de s’amplifier dans les cercles intellectuels européens, le choc entre celui-ci et l’héritage judéo-chrétien, constitutif du soubassement moral de l’Occident, était inévitable. Il se traduisit en France par la Révolution de 1789, qui fut une réaction violente contre l’union du trône et de l’autel caractéristique de la monarchie française. Le clergé renonça spontanément à ses privilèges. L’Assemblée Constituante vota la Constitution civile du clergé. Les ecclésiastiques devaient être élus comme les autres fonctionnaires par tous les citoyens. Tous devaient prêter serment de fidélité à la Constitution.

Sous la Terreur, le christianisme est officiellement aboli. Le calendrier chrétien est remplacé par le calendrier révolutionnaire. On adore la déesse Raison, personnifiée par une actrice de l’Opéra, promenée en triomphe à Notre Dame. Robespierre fit décréter par la Convention qu’elle reconnaissait l’existence de l’Etre suprême et l’immortalité de l’âme. Des centaines de prêtres et de pasteurs, dans cette période, seront tués ou emprisonnés.

Le rationalisme n’affecte pas que le catholicisme. Le protestantisme en subit aussi les avaries qui perdurent jusqu’à aujourd’hui. Les anglicans tombent dans une mondanité et une incrédulité effrayantes. Les luthériens se laissent gagner par la critique radicale de la Bible. Les Réformés suppriment de leurs confessions de foi le dogme de la prédestination, puis d’autres doctrines essentielles. Les universalistes nient l’existence des peines éternelles, tandis que les unitariens réfutent la Trinité.

LA VOIE DU DIVORCE

L’autorité de la Parole de Dieu mise à mal, le divorce entre l’Occident et le christianisme ne pouvait qu’emprunter la voie qui est celle suivie par tous ceux qui, autrefois mariés, se séparent. La rupture va vite se transformer en animosité, puis en rejet et en haine. Dégagé du christianisme, l’Occident va se trouver d’autres amants… qui ne vont pas lui vouloir que du bien. C’est ce que nous verrons dans le prochain billet !

 

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