L’article qui suit est un extrait d’une conférence donnée en 2005 par Jean-Pierre Graber. Jean-Pierre Graber est docteur ès sciences politiques. Il a publié une remarquable thèse intitulée Les Périls totalitaires en Occident (La Pensée Universelle, Paris 1983). Vous pouvez trouver la totalité du texte de sa conférence ici.

Les risques totalitaires de l’Europe

L’Europe, dont Gonzague de Reynold (1880-1970) disait qu’elle était née impériale et qu’elle avait été créée pour être le globe, court vers son destin de Continent unifié et centralisé. La culture de cette Europe, les mentalités collectives qui se manifestent en son sein, les métamorphoses du rôle de l’État et du droit ainsi que les évolutions de la technologie et de l’économie font subir à notre continent d’incontestables risques totalitaires.

L’Histoire, mais aussi les démarches d’une philosophie politique appropriée — c’est-à-dire fondée sur une juste perception de la condition et de la nature humaines — montrent que les totalitarismes procèdent de la convergence de trois phénomènes fondamentaux clairement présents dans l’Europe contemporaine : le développement de structures néfastes favorables à l’irruption d’un totalitarisme ; l’émergence d’une culture qui est une idéologie prométhéenne2 humaniste hostile à Dieu, à l’ordre naturel des sociétés et à la véritable liberté de conscience et, finalement, l’impuissance progressive des institutions démocratiques à satisfaire les grands besoins sécuritaires des êtres humains, impuissance qui aboutit au syndrome de l’appel au sauveur. L’Histoire ne se reproduisant jamais à l’identique, les risques totalitaires de l’Europe s’enflent de surcroît de certaines spécificités propres à notre Continent. Faisons un rapide « état des lieux » de ce dernier.

1. Le développement de structures favorables au totalitarisme

La démocratie et les libertés individuelles ne se décrètent pas. Elles forment un régime politique ultimement issu du christianisme et de la Réforme. La démocratie et les libertés individuelles ne peuvent être maintenues qu’accompagnées d’importantes conditions protectrices dont l’existence d’États-nations disposant d’une véritable souveraineté, la limitation à la fois constitutionnelle, sociologique et économique du pouvoir étatique, une structure partiellement décentralisée du pouvoir étatique, la propriété privée, la liberté économique, le secret bancaire, l’existence de billets de banque anonymes, un certain pluralisme, la volonté du grand nombre de participer à la vie publique et l’absence de surveillance électronique excessive des personnes. Or, en Europe, quelques-unes de ces conditions protectrices de la démocratie et des libertés individuelles sont en train de s’effriter dangereusement.

2. La désagrégation de l’État-nation

Parmi les digues protectrices de la démocratie et des libertés individuelles, l’État-nation est aujourd’hui l’une des plus menacée en Europe. Ce phénomène est inquiétant, parce que, à l’instar des États, les nations ne résultent pas d’une simple évolution, ni d’un contrat. Comme l’aurait dit la philosophe Jeanne Hersch, les États ainsi que les nations représentent des faits de nature. N’hésitons pas à l’affirmer : l’existence de nations, séparées les unes des autres principalement par les langues, procède de la volonté de la grâce commune et du dessein historique de Dieu. Elles ont été instituées pour limiter la pleine expression de l’obscur désir prométhéen des hommes et pour entraver la formation d’un empire universel qui serait par essence totalitaire. La Bible relate cet épisode : « Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. […] Allons bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom. Et l’Éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue. Maintenant rien ne les empêchera de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres. Et l’Éternel les dispersa loin de là, sur la face de toute la terre » (Gen 11.1-9). Suit la conséquence géopolitique de ce décret du Dieu de l’Histoire : « Le Très-Haut donna un héritage aux nations, quand il sépara les enfants des hommes, il fixa les limites des peuples » (Deut 32.8).

La division du monde en États-nations représente bien un principe de division salvateur, pour le temps et non pour l’éternité, en vue de préserver l’humanité des totalitarismes planétaires. La nature humaine étant ce qu’elle est, les mouvements trop unificateurs sont, par essence, tyranniques. Il n’y a pas de démocratie durable sans diversité protégée par des institutions substantiellement souveraines, distinctes les unes des autres.

Le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804) avait déjà bien saisi les dangers d’un monde unifié dès la fin du XVIIIe siècle en écrivant ceci dans son livre Vers la paix perpétuelle : « L’idée du droit suppose la séparation de nombreux États voisins, indépendants les uns des autres, et bien qu’un tel état soit déjà en soi un état de guerre, celui-ci, d’après l’idée de la raison, vaut encore mieux que la fusion des États en une puissance dépassant les autres et se transformant en monarchie universelle. […] C’est cependant le désir de chaque État (ou de son chef suprême) de […] dominer autant que possible le monde entier. Mais la nature veut qu’il en soit tout autrement. Elle se sert de deux moyens pour empêcher les peuples de se mélanger et pour les séparer : la diversité des langues et des religions. »

On comprend mieux dès lors qu’en 1942, Goebbels, cet ennemi des libertés individuelles, ait dit, d’une manière aussi prophétique que satisfaite : « Je suis convaincu que dans cinquante ans d’ici, les gens ne penseront plus en terme de pays. »

3. L’effritement d’autres écrans protecteurs des libertés individuelles

La plupart de ces écrans sont en train de disparaître progressivement en Europe, mais aussi dans le monde entier, parce que progresse inexorablement l’extension technologique et spatiale du contrôle des activités et des pensées humaines. Le monde actuel rend les personnes de plus en plus dépendantes envers la société, les entreprises et l’État. Toutes les tendances lourdes conduisent à l’affaiblissement de l’autonomie matérielle et spirituelle des individus.

Incidemment, nous ajouterons que la substitution des cartes de paiement aux billets de banque est une condition nécessaire à l’accomplissement de cette prophétie spécifique des Écritures : « [La bête] fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçoivent une marque sur leur main droite ou sur le front, et que personne ne puisse acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom. » (Apoc 13.16-17)

Toutes ces évolutions montrent à l’évidence que les écrans protecteurs des libertés individuelles tels que la distance, la possibilité d’échapper à un œil inquisiteur ou l’inviolabilité de la sphère privée régressent fortement depuis une vingtaine d’années.

Tout homme lucide sait bien que les libertés individuelles sont étroitement liées à une sphère privée inviolable. Le grand libéral qu’était Benjamin Constant (1767-1830) l’a bien vu : « Il y a une partie de l’existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante, et qui est de droit hors de toute compétence sociale ». Mais dans l’Union européenne dominée par les technocrates, qui se soucie encore de telles réflexions philosophiques ?

La possibilité et, plus encore, l’effectivité d’une surveillance électronique mondiale des personnes apparaissent dès lors comme un coup très grave porté à la pérennité des libertés individuelles qui ont fait la grandeur et la spécificité des démocraties occidentales.

4. L’émergence d’une pensée unique prométhéenne, antichrétienne et antilibérale

Tous les totalitarismes modernes se réfèrent à une conception du monde, à une idéologie. Le totalitarisme soviétique s’inspira du marxisme, le totalitarisme nazi du racisme. Évidemment, ces idéologies apparaissent et se développent dans les sociétés libres bien avant que ces dernières ne deviennent totalitaires. Quelle idéologie, déjà présente dans notre Europe encore substantiellement démocratique, pourrait-elle bien constituer le noyau d’un futur totalitarisme européen ?

Les esprits les plus perspicaces, les observateurs les plus lucides, les philosophes les plus attachés à la vérité et les chrétiens les plus habités par la faculté de discernement perçoivent aujourd’hui cette idéologie totalitaire dans la « pensée unique », une réalité à la fois intellectuelle et comportementale, réalité toujours plus pesante et contraignante bien que ses contours soient mal dessinés. Cette pensée unique paraît s’articuler autour des aspirations, des croyances, des mythes, des attitudes et des valeurs qui suivent.

Les composantes de la pensée unique

1. Tout d’abord, la volonté, en partie inconsciente mais farouche, des sociétés contemporaines de s’abstraire de la condition humaine et de nier la nature humaine. Le dessein de s’abstraire de la condition humaine explique les tentatives de l’humanité pour réaliser l’utopie d’un paradis terrestre dont seraient bannies la souffrance, les maladies, la pénibilité du travail, les contradictions et les limitations humaines, voire même la mort. Nier la nature humaine, c’est, entre autres, refuser de voir que l’origine du mal est en l’homme et non pas d’abord dans la société. En plaçant la source du mal à l’extérieur du cœur humain, notre culture entend confier à l’homme la mission de se sauver tout seul.

2. Une espèce d’agnosticisme panthéiste multiforme largement répandu, selon lequel Dieu, s’il existe, n’est en aucun cas le Dieu de l’Histoire révélé par l’Ancien et le Nouveau Testament, mais bien plutôt le Grand Psychologue qui nous comprend du haut de sa distante bienveillance. Sous un autre angle, le Dieu transcendant a fait place au Dieu immanent.

3. La quête d’une spiritualité irrationnelle et irréelle qui se manifeste par le goût pour les religions orientales, le surnaturel sous toutes ses formes, les tarots, les horoscopes et autres pourvoyeurs de tranquillité psychique éphémère.

4. La conviction qu’il n’y a pas de vérité absolue dans l’ordre spirituel, religieux, éthique et social, mais bien plutôt des vérités partielles, contingentes et provisoires, issues de la culture d’une époque. C’est le relativisme.

5. La très nette prééminence du dialogue, de la paix et du syncrétisme sur l’affirmation, la proclamation et la défense d’une vérité considérée comme absolue ou unique dans le domaine religieux, philosophique ou politique.

6. La quasi-divinisation d’un universalisme égalitaire qui refuse toute discrimination théologique, philosophique ou politique, même protectrice, fondée sur la nationalité, la religion, le sexe ou les orientations sexuelles. Le postulat de l’universalisme égalitaire débouche, de proche en proche, sur l’impératif du multiculturalisme. Il présente en outre de très grandes affinités avec le mondialisme culturel et politique de même qu’avec la diabolisation de l’État-nation.

7. Une tendance à affaiblir les distinctions divines ou naturelles entre sacré et profane, public et privé, homme et femme, adultes et enfants, dimanche et jours ouvrables.

8. La croyance que les êtres humains ne sont pas véritablement responsables de leurs comportements pathologiques, ces derniers étant imputables à l’environnement socio-culturel. Cette croyance détermine grandement l’attitude des tribunaux et des systèmes d’éducation.

9. Une conception de l’État qui veut affaiblir son rôle sécuritaire (respect du droit à l’intérieur, et défense contre les agressions extérieures), pour en faire le réparateur des effets de la décomposition morale.

10. Une nouvelle acception de la valeur de liberté qui voit dans cette dernière une libération à l’égard des contraintes et des tabous de toute nature plutôt que la garantie accordée aux personnes de pouvoir suivre les injonctions de leur conscience. C’est la liberté pulsionnelle qui se substitue à la liberté de conscience.

11. Une définition du bonheur entrevu comme un état de bien-être obtenu par la consommation de sensations physiques et psychiques.

12. Le matérialisme pragmatique et un rationalisme économique qui assignent aux résultats à court terme et au rapport général coût-bénéfice le rôle de critères premiers dans les décisions humaines. C’est le règne de l’utilitarisme.

13. En dépit d’un certain retour à la nature et aux mythes passéistes de l’âge d’or, la croyance majoritaire que la science et la technique constituent les principaux instruments de la résolution de presque tous les fléaux qui assaillent l’humanité.

 

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