LES PEURS ESCHATOLOGIQUES DE L’OCCIDENT DANS L’HISTOIRE (2)

Nous avons vu dans le précédent billet que les peurs eschatologiques ont souvent surgi dans l’histoire de l’Occident dans les périodes de crise. Les historiens sont unanimes pour dire que la période du XVIème au XVIIIème siècle a été marquée par une séquence plus aigüe d’angoisse de ce type, au vu des nombreux bouleversements dont elle a été marquée. Deux lectures différentes des événements marquant la fin de l’humanité ont alors cours : une lecture millénariste et une lecture portée sur l’imminence du Jugement dernier. Chacun de ces courants va avoir ses prophètes et charrier avec lui ses militants dans des mouvements et des attentes aussi opposés les uns que les autres. Le livre de Jean Delumeau, «  La peur de l’Occident », nous aide à suivre les ramifications politiques et religieuses que les peurs eschatologiques de l’époque ont engendrées.

LE COURANT MILLENARISTE

A cause de l’optimisme dont il est porteur, le courant millénarisme s’est teinté d’une coloration matérialiste assez peu chrétienne. Durant les mille ans du règne des saints, souffrance, maladie, misère, inégalité, exploitation de l’homme par l’homme auront disparu de la terre. Ce sera le retour à l’Age d’or, éternelle espérance humaine. Cette espérance soutient nombre de hussites à Tabor (République Tchèque) comme de multiples anabaptistes de Münster (Allemagne). Mais il faut se rendre au Portugal pour lire sous la plume du jésuite P. Vieira quelles attentes immédiates il suscitait alors.

Le Portugal de ce temps est en effet traversé de courants messianiques qui se fondent sur les messages inspirés d’un cordonnier du XVIème siècle, que répandent les moines d’Alcobaça. A temps de l’occupation espagnole (1580-1640), on se refuse à croire à la mort du roi Sébastien, disparu à la bataille d’Alcaçar-Quivir (1578). Il reviendra donner gloire et liberté à son peuple. La révolution anti-castillane de 1640 exalte les espérances millénaristes. Inlassablement au cours de sa longue carrière, Vieira (1608-1697) prédit aux rois successifs de son pays un destin hors-série. Comètes, tempêtes et inondations lui paraissent annoncer le passage au millénium au cours duquel le pape et le souverain du Portugal gouverneront ensemble un monde pacifié, les Turcs ayant été vaincus et les Juifs ramenés à la vraie foi. Ce règne sera tout ensemble spirituel et temporel. Il créera un pays de cocagne, pour le plus grand profit de Lisbonne et du Portugal. S’adressant à Jean IV, Vieira lui assure que cet empire bienheureux sera constitué « pour l’augmentation de la foi, pour la gloire de l’Eglise, pour l’honneur de la nation portugaise, pour l’accroissement des biens de la fortune et la plus grande abondance des biens de la grâce. » Vieira annonça le début de ce temps de bonheur successivement pour 1670, 1679 et 1700.

On le sait moins, mais Christophe Colomb lui aussi était habité par des attentes eschatologiques millénaristes. Sa découverte du Nouveau Continent en témoigne. Dans une lettre datée de 1500, il écrit : « C’est moi que Dieu a choisi pour son messager, me montrant de quel côté se trouvaient le nouveau ciel et la terre nouvelle dont le Seigneur avait parlé par la bouche de saint Jean dans son Apocalypse et dont Isaïe avait fait mention auparavant. » La découverte de l’Amérique et d’une humanité jusqu’alors inconnue fut pareillement interprétée par les religieux fraîchement débarqués au Nouveau-Monde comme le signe, soit que le règne des saints était proche, soit que la fin des temps ne tarderait plus. « Car, disait l’Evangile, il faut d’abord que la Bonne Nouvelle soit proclamée à toutes les nations : Marc 14,10. » Quel qu’en ait été le contenu exact, l’attente eschatologique qui motivait le zèle de beaucoup de missionnaires débarqués en Amérique ne fait aucun doute. L’heure de l’ultime moisson avait sonné. Importait donc, allègrement et rapidement, de faire entrer la masse des Indiens dans l’enclos protecteur de l’Eglise.

LE COURANT ATTENTISTE DU JUGEMENT DERNIER

S’opposant à ces rêves enchanteurs, la représentation du Jugement dernier dirigeait les cœurs et les imaginations vers des préoccupations très différentes. L’accent portait ici sur le destin éternel des âmes, la culpabilité personnelle, la nécessité d’avoir au long des jours suivi l’exemple et l’enseignement de Jésus plutôt que recherché le bonheur terrestre. Du point de vue de la hiérarchie ecclésiastique, l’attente du millénium était lourde de multiples déviations possibles, et donc suspecte. Par contre, l’ultime reddition des comptes s’avérait un moyen pédagogique efficace aux mains de l’Eglise pour ramener les chrétiens dans le droit chemin.

Si opposées soient les deux conceptions, elles n’ont pas empêché le passage de certains de l’une à l’autre. L’exemple le plus manifeste est celui du célèbre dominicain Jérôme Savonarole (1452-1498). Dans la première partie de sa carrière, avant 1492, le futur guide de Florence partage avec beaucoup de ses contemporains la conviction que la fin du monde est proche. En 1475, il rédige un court opuscule, De contemptu mundi, où on lit cette phrase : « O vous qui êtes aveugles, jugez aujourd’hui votre propre cas, jugez vous-mêmes si la fin des temps n’est pas venue ! » Dans les sermons prononcés à Florence en 1490 et 1491, il prédit que les vices sans nombre de l’Eglise annoncent la proximité du Jugement dernier, énonçant dix raisons de croire à cette échéance prochaine. Mais après 1492, il glisse progressivement vers le millénarisme que les fraticelli avaient répandu à Florence dès le XIIIème siècle. Devenu le chef spirituel de Florence, il lui promet paix, bonheur et prospérité si elle est désormais fidèle à son roi, le Christ :

« De même que le monde fut renouvelé par le déluge, Dieu envoie ses tribulations pour renouveler son Eglise à ceux qui seront dans l’arche… Et voilà ce que dit notre Psaume : Chantez un chant nouveau au Seigneur ! » O vous que Dieu a choisi, o vous qui êtes dans l’arche (les Florentins), chantez un chant nouveau parce que Dieu veut renouveler son Eglise ! Sois assurée, Florence, que si tes citoyens possèdent les vertus que j’ai décrites, bénie tu seras, car tu deviendras vite cette Jérusalem céleste. »

CONCLUSION

Les deux attentes eschatologiques pouvaient être sources d’espérance. Mais il est certain qu’elles furent plus souvent causes de peur et que l’imagination se porta surtout sur les malheurs qui devaient précéder soit le millénium, soit le Jugement dernier. Qu’on s’attendît à l’un ou à l’autre, il était rare qu’on n’accordât pas une place importante à l’Antichrist. Pour certains, sa venue sur terre était imminente. Pour d’autres, il était déjà né.

Ses exemples historiques qui font partie de notre histoire collective doivent avoir pour nous valeur d’avertissement. Nous vivons aussi une période tragique, de grandes crises. Quelle que soit la conviction qui nous anime quant à l’heure qu’il est à l’horloge de Dieu, qu’ils nous incitent à être prudents et humbles quant à nos affirmations !

LES PEURS ESCHATOLOGIQUES DE L’OCCIDENT DANS L’HISTOIRE (1)

LA PEUR EN OCCIDENT

Dans un ouvrage paru en 1978, intitulé « la peur en Occident » et traduit en 13 langues, l’académicien Jean Delumeau analyse le phénomène des peurs eschatologiques qui ont jalonné l’histoire. Alors que nous assistons à une sorte d’accélération de celle-ci, de nombreuses interrogations mêlées d’angoisse se font jour dans le cœur de beaucoup de contemporains. Jean Delumeau démontre dans son livre que ce type de peur est présent lors de chaque crise traversée par la civilisation occidentale. Je vous propose dans ce billet de partager avec vous quelques extraits de l’analyse de l’académicien sur le sujet.

UNE PEUR PERMANENTE

Tout au long du Moyen Age, l’Eglise médita sur la fin de l’histoire humaine telle qu’elle a été prophétisée par les différents textes apocalyptiques. Cette peur de la fin ne surgit pas seulement à cette époque. Au VIIIème siècle, le moine espagnol Beatus de Liebana écrivit un commentaire de l’Apocalypse dont quelques vingt manuscrits existaient encore au XIIIème siècle. Au XIème siècle parut la célèbre Apocalypse de Beatus de Saint-Sever (Landes), un manuscrit illustré d’enluminures représentant de multiples monstres fantastiques s’inspirant de l’écrit de Beatus de Liebana. De multiples églises françaises des XIIème et XIIIème siècles, évoquent à leur tour dans leurs vitraux la scène du Jugement dernier (Autun, Conques, Paris, Chartres…). Avant cela encore, celle-ci apparaît comme le thème de nombre poèmes latins. Citons pour exemple Commode de Gaza (IIIème siècle), saint Hilaire de Poitiers (IVème siècle), saint Pierre Damien (XIème siècle), Pierre le Diacre (XIème siècle), saint Bernard (XIIIème siècle), etc..

UNE SEQUENCE PLUS AIGUE

Toutefois, il y a unanimité chez les historiens pour estimer qu’il se produisit en Europe à partir du XIVème siècle et jusqu’au XVIème siècle un renforcement et une plus large diffusion de la crainte des derniers temps. Cette séquence n’est pas le fruit du hasard. Elle correspond à une période où les malheurs s’accumulent en Europe, suscitant un ébranlement durable des esprits. C’est le temps de la Peste Noire qui marque en 1348 le retour offensif des épidémies meurtrières, des soulèvements qui se relayent d’un pays à l’autre du XIVème au XVIIème siècle, de l’interminable guerre de Cent ans, de l’avance turque inquiétante du XIVème siècle,  du Grand Schisme qui sépare pendant 40 ans la chrétienté catholique en deux courants rivaux, des croisades contre les hussites, les partisans de Jan Huss en Bohême, de la décadence morale de la papauté qui culmine avec les Borgia et de la sécession protestante avec toutes ses séquelles : galères, persécutions, massacres…

C’est dans ce climat de pessimisme général sur l’avenir que des prédicateurs interprètent les événements qui se produisent à la lumière de l’âge apocalyptique. Pour le prédicateur Geiler de Strasbourg, il n’existe aucun espoir que l’humanité s’améliore. La fin d’un monde corrompu constitue désormais une perspective prochaine. En 1508, il lance dans la cathédrale de Strasbourg son « Sauve qui peut » : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou en s’attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel. »

Entre 1430 et 1530, il est incontestable que la foule de ceux qui croient avoir entendu la trompette du dernier jour n’a jamais été aussi gigantesque. Des disputes publiques sont organisées, par exemple à Cologne en 1479, sur les signes de la fin des temps, dans le but d’éclairer et d’apaiser les esprits. Il règne alors une atmosphère de fin du monde. Mais qu’entend-t-on vraiment sous ce vocable ?

DEUX LECTURES DIFFERENTES

Deux interprétations différentes des textes prophétiques relatifs aux dernières étapes de l’histoire humaine se font concurrence. L’une insiste sur la promesse de mille ans de bonheur, l’autre sur le Jugement dernier

  1. Le millénarisme

 

Les origines du millénarisme sont antérieures à l’ère chrétienne. Elles prennent racine dans les espérances messianiques d’Israël portées par les prophètes Isaïe, Ezéchiel et Daniel et les prophètes post-exiliens. Tous annoncent la venue d’un Messie qui ouvrirait une période de prospérité et de paix. La notion d’un règne intermédiaire, sorte de paradis terrestre provisoire intercalé entre le temps actuel et l’éternité, se précise dans la littérature juive à travers le livre des Jubilés, les paraboles d’Hénoch et le IVème livre d’Esdras. Des milieux juifs, la croyance au règne messianique se transmit aux chrétiens au travers de l’Apocalypse de Jean (chapitre 20). Barnabé (IIème siècle), saint-Justin (vers 150) et saint Irénée (vers 180), adhèrent totalement au millénarisme. Saint Augustin, qui y avait souscrit au départ, le réfute ensuite dans son livre La Cité de Dieu.

 

  1. La crainte du Jugement dernier

 

Une autre lecture des textes relatifs aux ultimes séquences de l’histoire des hommes conduise beaucoup à la crainte du Jugement dernier. De nombreux passages de l’Ecriture annoncent, on le sait, cette heure redoutable, aussi bien chez les prophètes que dans les Evangiles. Les éléments complexes et contradictoires  de l’Apocalypse associent la promesse d’un millénium à la prophétie d’un Jugement dernier que ne précède dans les autres écrits aucun temps préalable de paix sur la terre avec le Christ revenu.

 

Trois accents notoires caractérisent l’iconographie et la littérature consacrées au Jugement dernier à partir du XIVème siècle :

 

  • Un accent mis sur la variété et le caractère épouvantable des épreuves qui s’abattront sur l’humanité. Bède le Vénérable parle de 15 signes de la fin du monde

 

  • Un accent mis sur la sévérité du Dieu justicier. La plupart des chrétiens de la génération de Luther en était conscient.

 

  • Un accent mis sur l’atrocité des tourments infernaux. Les vitraux des cathédrales de l’époque en rendent témoignage.

 

Les deux conceptions vont se faire concurrence dans la période aigüe de l’histoire mentionnée ci-dessus. Le prochain billet relatera quelle manière et quelles expressions elles prendront.

 

LES DIVERSES CONCEPTIONS DE L’ESCHATOLOGIE

Cet article est l’extrait d’un cours d’André Gounelle, professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Montpellier. Il nous permet de comprendre comment, dans le milieu protestant, l’eschatologie chrétienne a été comprise. Il y a certainement une part de vérité dans chacune des compréhensions. Le Royaume est déjà là et nous attendons encore son plein établissement !

 

Comment comprendre et interpréter les passages du Nouveau Testament qui traitent de la fin de notre temps? À cette question, on a donné plusieurs réponses. Les quatre principales sont: premièrement, l’eschatologie conséquente; deuxièmement, l’eschatologie réalisée; troisièmement, l’eschatologie du déjà et du pas encore, et, enfin, l’eschatologie verticale.

L’ESCHATOLOGIE CONSÉQUENTE

Cette première réponse se trouve chez Albert Schweitzer (1875-1965) et ses disciples.

  1. Ils estiment qu’une étude sérieuse des textes eschatologiques du Nouveau Testament aboutit à trois conclusions, qu’elle impose trois thèses.

a/ Jésus a centré et axé toute sa prédication et toute son action sur la venue prochaine du Royaume. Il prêche, il guérit pour préparer la venue de la fin ou pour l’annoncer L’eschatologie constitue donc le contenu essentiel de la proclamation de l’évangile; elle se trouve au centre ou au cœur de la foi chrétienne.

b/ Jésus prêche une eschatologie entièrement à venir. Le royaume est pour demain, et il viendra d’un coup et tout d’un coup, dans une coupure nette et une rupture tranchée d’avec ce qui précède. Il n’a pas déjà commencé, il ne s’installera pas progressivement, il ne se développe pas à partir de germes déjà semés.

c/ La venue du Royaume est la conséquence directe de l’action de Jésus. Il la provoque par ce qu’il dit et fait. Il s’agit donc d’un futur tout proche, d’un avenir imminent. Jésus pense et affirme que sa génération, celle de ses auditeurs, verra l’avènement du monde nouveau.

  1. À partir de ces thèses, Schweitzer va distinguer trois étapes dans l’histoire du christianisme primitif, de la première Église, ou, comme certains disent aujourd’hui, du « mouvement de Jésus ».

a/ Dans une première étape, Jésus est persuadé que la venue du Royaume va se produire dans quelques jours et qu’elle résultera de la prédication de l’évangile. Quand, dans Matthieu 10, il envoie ses disciples en mission, il leur dit de se hâter, de ne pas s’attarder là où on les reçoit mal. Ils doivent se dépêcher, car ils ne disposent que d’un court délai, et ils n’auront pas le temps de prêcher dans toutes les villes du pays. Le Royaume s’établira avant leur retour. « Je vous le dis, en vérité, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël que le Fils de l’homme sera venu ».

Et là, Jésus subit son premier échec, il vit sa première grande déception: ses disciples reviennent, et l’événement eschatologique ne se produit pas, le Royaume n’arrive pas.

b/ Dans une seconde étape, Jésus médite sur cet échec. Sa réflexion le conduit à penser que sa mort amènera la venue du Royaume. Il s’identifie avec le serviteur souffrant dont parle Esaïe 53 et grandit en lui la conviction que le cataclysme eschatologique va tomber sur lui et qu’il doit le subir seul pour en épargner l’horreur au monde. Il en sera l’unique victime, souffrant pour les autres, à leur place. D’où l’annonce qu’il fait à ses disciples de la nécessité de sa mort. D’où son voyage à Jérusalem où il ne prend aucune précaution: il y va pour mourir et pour entraîner par sa mort la venue du Royaume. D’où les paroles qu’il prononce juste avant son arrestation au moment de la Cène : « je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume soit venu  » (Luc 22/18). D’où sa phrase au larron sur la croix: « je te le dis, tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis » (paradis équivaut à royaume).

Mais à Golgotha, sur sa croix, il ne voit rien venir. Le Royaume qui devait surgir, qu’il attendait pour ce moment-là, n’arrive pas. Jésus subit un second échec qu’exprime le cri terrible: Eli, Eli lamma sabachtani. Tout se termine par une immense déception.

c/ La troisième étape commence avec la résurrection. Les disciples prennent conscience, découvrent que tout ne se termine pas avec la croix, qu’elle ne marque pas la fin et l’échec de l’histoire de Jésus. Pâques signifie, pour eux, que Jésus a eu raison d’établir un lien entre sa mort et la venue du Royaume. L’événement eschatologique, conséquence de la croix, va avoir lieu incessamment. Ils l’attendent, mais le temps passe, rien ne se produit. La foi chrétienne, petit à petit se détourne de l’eschatologie, qui passe à l’arrière plan, que l’on laisse de côté, que l’on oublie. Paul et Jean orientent les chrétiens vers une mystique, une éthique et une dogmatique, vers la constitution d’une Église qui s’organise pour durer, et qui cherche comment vivre l’évangile dans le temps, au lieu d’y voir l’annonce de la fin imminente de ce temps.

  1. Selon Schweitzer, Paul et Jean ont parfaitement eu raison de réorienter la foi chrétienne. L’attente d’une arrivée imminente du Royaume a été démentie par les faits, et on aurait tort de la réactiver. A l’evangelium Christi(ce que Jésus a prêché) doit succéder l’evangelium de Christo (ce que l’on a prêché sur le Christ) qui n’est pas une trahison, mais une reprise dans un autre registre. On maintient ce que Jésus dit du Royaume, mais en comprenant autrement le Royaume: il ne s’agit pas d’une réalité future, d’un événement à venir, mais ce terme désigne notre vocation et notre tâche. « Nous n’attendons plus, écrit Schweitzer*, une transformation cosmique des conditions de ce monde … Nous plaçons notre espérance du royaume sur le plan spirituel et nous croyons en lui comme à un miracle de l’Esprit soumettant l’humanité à la volonté de Dieu ».

Dans le message de Jésus, il importe de distinguer la forme et la substance. La forme eschatologique donnée primitivement à l’évangile est périmée, parce que liée à une culture et à une conception du monde d’un autre âge, que nous ne pouvons plus faire nôtre, et que les faits ont démenti (on dirait dans le vocabulaire affreux et impropre de la logique contemporaine: ont falsifié). Par contre, la substance demeure après la faillite de la forme, et elle garde toute sa valeur, toute son autorité pour les croyants et pour le monde d’aujourd’hui. On n’abandonne pas le message de Jésus, mais on l’exprime dans un autre langage.

L’ESCHATOLOGIE RÉALISÉE

La seconde interprétation de l’eschatologie a été proposée et défendue par un exégète anglais, Charles Dodd (1884-1973) dans une série d’ouvrages dont le premier, une étude sur les paraboles, a paru en 1935. Au départ, la théorie de Dodd s’oppose diamétralement à celle de Schweitzer, mais elle aboutit à des conclusions voisines.

Selon Dodd, Jésus, durant tout son ministère, dans son enseignement et sa prédication, par ses actes et ses paroles ne cesse de proclamer que le Royaume est là, qu’on est enfin entré dans une ère nouvelle. Il n’annonce pas l’imminence de sa venue, comme le pense Schweitzer, il proclame que cette venue a eu lieu. Les auditeurs de Jésus vivent le « jour du seigneur » prédit par les prophètes. L’espérance d’Israël s’accomplit. La promesse eschatologique d’un nouveau monde trouve sa réalisation. Quand Jésus paraît, écrit Dodd, « ce n’est plus en quelque sorte au moyen d’un télescope que le Royaume de Dieu doit être vu. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et regarder ». À l’appui de sa thèse, Dodd avance cinq arguments.

  • Premièrement, le Nouveau Testament parle de la venue de Jésus comme d’un accomplissement; elle correspond exactement à ce que les prophéties avaient annoncé, et elle se produit à la plénitude des temps (Gal.4/4; Marc 1/14).
  • Deuxièmement, avec Jésus, le surnaturel fait son entrée dans l’histoire. L’âge du miracle commence; ceux opérés par Jésus montrent qu’on entre dans une ère nouvelle.
  • Troisièmement, Jésus renverse les puissances du mal: le prince de ce monde est jeté dehors, Satan tombe comme un éclair, les démons sont chassés, les principautés et les dominations sont vaincues; ce qui résiste et s’oppose au règne de Dieu disparaît donc.
  • Quatrièmement, la venue de Jésus représente le jugement du monde. Ce jugement a lieu tout de suite, quand on rencontre Jésus maintenant (Jean 12/30).
  • Cinquièmement, avec la résurrection, la vie éternelle entre dans le monde.

Tous ces arguments conduisent Dodd à conclure: « Le Nouveau Testament nous raconte le ministère de Jésus comme une apocalyptique réalisée ». Paul exprime le message central de l’évangile quand il écrit (2 Cor.5/17) : « les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles ». Pour les disciples du Christ, l’eschatologie ne se conjugue pas au futur, mais au passé; elle a déjà eu lieu.

A cette argumentation de Dodd, on peut opposer deux objections. D’abord, que faire des textes qui nous parlent du Royaume au futur, comment les comprendre? Ensuite, il paraît tout de même évident que notre monde n’est pas le Royaume. À quoi Dodd répond en soulignant qu’il ne dit pas que le monde est devenu le Royaume, mais que le Royaume, avec Jésus, entre dans le monde, qu’il s’y trouve désormais présent. Nous vivons donc dans une tension. Cette tension se situe non pas, comme le pense Schweitzer, entre un passé et un futur, mais entre deux réalités qui coexistent et s’opposent dans le présent: celle de ce monde-ci et celle du monde nouveau Le Royaume ne se localise pas dans un ailleurs, dans un au-delà ou dans un futur. Il se manifeste et agit dans le temps et l’espace où nous vivons. La prédication chrétienne nous invite à rompre avec le monde-ci pour entrer dans le monde nouveau, ce qui se fait par la foi et par l’obéissance. Quant aux textes qui parlent du royaume au futur, il faut comprendre que ce futur porte non pas sur le Royaume lui-même, mais sur le moment où nous y entrerons; il ne se rapporte pas à la réalité du royaume qui est présente et actuelle, mais à notre mouvement vers ce royaume, à la conversion qui nous en rend citoyens.

Ainsi, par un chemin différent de celui de Schweitzer, Dodd parvient à des positions assez proches. L’eschatologie néotestamentaire ne signifie pas que la foi ait à attendre un événement historique, temporel qui se passerait dans le futur. Elle doit se traduire par une mystique et une éthique. Dodd préconise une mystique beaucoup plus sacramentelle que celle de Schweitzer. Il accorde, en effet, une importance capitale à la Cène en laquelle il voir le moment et le lieu où le Royaume nous rencontre. « Dans l’eucharistie, écrit-il, l’Église reconstitue perpétuellement la crise dans laquelle le règne de Dieu pénètre l’histoire ».

L’ESCHATOLOGIE DU « DEJA ET DU PAS ENCORE »

J’en arrive à la troisième interprétation de l’eschatologie, celle élaborée et défendue par Oscar Cullmann (1902-1999) dans un livre intitulé Christ et le temps publié en 1947. Cullmann se rattache à ce qu’on appelle la théologie de l’histoire du salut.

  1. Cullmann pense que les deux interprétations que nous venons de voir, celle de l’eschatologie conséquente et celle de l’eschatologie réalisée, contiennent chacune une part de vérité, mais qu’elles restent, l’une et l’autre, unilatérales. Elles ne voient et ne retiennent qu’un aspect de l’enseignement néotestamentaire. Le Nouveau Testament dit à la fois que le Royaume est déjà là, ce que Dodd souligne justement, et qu’il n’est pas encore là, ce que Schweitzer a bien compris. Il ne faut pas choisir entre ces deux affirmations, garder l’une et éliminer l’autre. Il faut les associer, les tenir ensemble. Le Royaume se caractérise par une tension entre un passé, un accomplissement avec la venue de Jésus, et un futur, une attente, avec le retour du Christ, sa parousia à la fin des temps. D’un côté, Jésus a réalisé les prophéties, il a tout accompli. De l’autre, nous attendons toujours la pleine réalisation des promesses de Dieu, l’avènement du Royaume n’a pas eu lieu.

Selon Cullmann, Schweitzer et Dodd n’ont pas réussi à maintenir ensemble les deux aspects ou les deux dimensions du Royaume parce qu’il n’ont pas fait assez attention à la conception biblique du temps, à la représentation de l’histoire que l’on trouve dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Là se trouve la clef du message évangélique, ce qui permet d’en comprendre la logique profonde ou la structure.

  1. Dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, on pense le temps comme une ligne droite: elle a un commencement, une fin, et entre les deux s’opère un parcours, une progression qui a un sens, une orientation. On n’a pas de retour ni de répétition (comme dans les conceptions cycliques du temps). Sur ce point les deux Testament concordent et cette historicité linéaire fait l’unité de la pensée biblique.

Dans l’Ancien Testament, la ligne du temps se divise en deux périodes: l’ère présente, actuelle, qui commence avec la création, et l’ère future qu’inaugurera l’événement eschatologique, le « jour du seigneur ».

jour du S

Le centre de l’histoire, le tournant décisif se situe donc en avant; le croyant de l’Ancien Testament vit dans l’attente, sa foi se caractérise par son orientation vers le futur, vers le Dieu qui vient, vers ce que Dieu fera un jour. On a, donc, dans le judaïsme, une eschatologie entièrement conséquente, à venir.

Pour le Nouveau Testament, la venue de Jésus introduit un nouveau découpage du temps. L’histoire ne comporte plus deux, mais trois périodes.

Parousie

Le temps de l’attente va de la création jusqu’à la venue du Christ. L’évangile n’annule pas, ne rejette donc pas l’Ancien Testament, en qui il voit un temps de préparation. Ce temps se termine avec la venue de Jésus. Commence, ensuite, une période nouvelle, intermédiaire, celle que nous vivons actuellement; elle va de la Résurrection à la Parousie. L’événement eschatologique, que les juifs croyaient unique, se scinde en deux. Il se compose de deux moments distincts séparés par un intervalle dont nous ignorons l’exacte durée.

  1. Ce nouveau découpage du temps a une portée considérable. Il entraîne deux conséquences capitales.

Premièrement, se produit un changement de centre pour le temps. Le moment capital, le tournant décisif de l’histoire du monde ne se situe pas dans l’avenir, comme dans le judaïsme, mais dans le passé, précisément dans la croix et la Résurrection du Christ. La foi chrétienne ne se définit plus seulement par l’attente, mais tout autant, sinon plus par le souvenir, la remémoration, le rappel. La manière dont dans les pays chrétiens on compte les années avant et après Jésus Christ traduit cette affirmation théologique que le Christ constitue le centre du temps.

Deuxièmement, il en résulte que la parousie, la fin de l’ère présente n’apportera pas, à proprement parler, du nouveau, de l’inédit. Elle ne fera que rendre manifeste ce qui a été déjà accompli au Vendredi saint et à Pâques. Le royaume est le fruit, la conséquence de la mort et de la résurrection du Christ, il ne représente pas quelque chose d’autre ou de différent. Cullmann se sert d’une image guerrière pour expliquer cela. Il arrive, dit-il, que dans un conflit armé, l’une des armées remporte la bataille décisive. Ainsi, les anglais battent définitivement Napoléon à Waterloo; il subit une défaite telle qu’il n’a aucune chance, aucune possibilité de redressement; il ne peut plus s’en tirer. Néanmoins, avant qu’il n’abdique et ne capitule, quelques jours s’écoulent, pendant lesquels se produisent des affrontements, des escarmouches. La guerre en fait terminée se prolonge encore un peu. Le traité de paix tirera les conséquences de la bataille, manifeste ce qu’elle a été; il ne la suit pourtant pas immédiatement. On peut comparer Pâques à la bataille décisive, et la parousie au traité de paix. Dieu a remporté la victoire, mais elle ne sera évidente qu’au dernier jour. Ce que Cullmann exprime par la formule : « déjà-pas encore ». Le Royaume l’a déjà emporté, mais il n’est pas encore installé, manifeste

L’ESCHATOLOGIE VERTICALE

On trouve une quatrième et dernière interprétation de l’eschatologie, qu’on appelle « eschatologie verticale ». On peut l’illustrer par Karl Barth et Rüdolph Bultmann, très proches sur ce point (sur d’autres, il divergent au contraire considérablement).

Pourquoi « eschatologie verticale »? Parce que, pour eux, il ne faut pas voir dans l’eschatologie ou dans l’escaton un événement qui appartient à la ligne horizontale du temps. Il arrive chaque fois que la verticalité de Dieu entre en contact avec l’horizontalité de la vie humaine.

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Il s’agit donc d’une nouvelle dimension qui surgit ou jaillit dans notre existence par la foi. L’eschatologie ne désigne donc ni un futur, comme pour Schweitzer, ni un passé, comme pour Dodd, ni un mélange de passé et de futur comme pour Cullmann. Ce mot indique une qualité différente de la vie qui se manifeste à certains moments, ceux où nous rencontrons Dieu.

Ainsi, Barth souligne que l’eschatologie a un caractère supra-historique et non historique. Elle surgit quand la parole ou l’esprit de Dieu entraîne le croyant aux frontières de la temporalité, quand l’éternité l’atteint. « La fin annoncée dans le Nouveau Testament, écrit Barth dans son Commentaire aux Romains, n’est pas un événement temporel, une fabuleuse destruction du monde; elle n’a aucun rapport avec les catastrophes historiques, telluriques et cosmiques ». Pour Barth on ne doit pas confondre le terme (le moment où l’histoire humaine s’arrêtera), et la fin (c’est à dire la limite et le but qui donnent un sens à notre être et à notre vie). Cette fin, nous la trouvons dans la Parole de Dieu qui est pour nous le véritable escaton, l’ultime, le premier et le dernier mot de notre existence. Il en résulte que le moment eschatologique par excellence est celui où on annonce et où l’on reçoit la parole de Dieu, ce qui se passe quand j’écoute la prédication. « La situation du dimanche matin, écrit Barth, est eschatologique au sens littéral du mot ». L’eschatologie se produit quand la transcendance de Dieu surgit dans ma vie et cela peut se passer à n’importe quel moment du temps historique. « Il faut dire en tout temps, affirme Barth, : la fin est proche ». En effet, la fin est également proche de tous les temps, parce qu’elle ne représente pas un moment dans une suite temporelle, mais l’apparition de l’éternité dans notre existence.

Bultmann va dans le même sens. Il ne voit pas dans l’eschatologie un événement qui viendrait dans un avenir plus ou moins lointain mettre fin à l’histoire humaine. Elle est notre rencontre avec Dieu et se produit dans la prédication, dans l’annonce de la parole. Pour Bultmann, également, l’eschatologie désigne un au-delà du monde et de l’histoire qui surgit dans notre existence et qui peut devenir présent à chaque instant. Cependant, Bultmann souligne trois points plus fortement que ne le fait Barth.

– D’abord, que l’eschatologie se situe en dehors et non à l’intérieur de l’histoire signifie que l’histoire est incapable de donner sens à l’existence humaine. Le sens vient d’ailleurs. Bultmann conteste donc les théologies politiques qui confondent le royaume avec un mieux-être social et politique des êtres humains. Il s’agit pour lui de choses radicalement différentes.

– Ensuite, Bultmann insiste sur le caractère individuel de l’eschatologie. Elle n’est ni communautaire, ni cosmique. « Ce qui est décisif, écrit-il, ce n’est pas l’histoire du monde, ni l’histoire du peuple, mais l’histoire de l’individu qui est appelé à la foi, et qui dans la foi participe à la vie nouvelle ». Pour Bultmann l’eschatologie n’arrive pas au monde, ni à l’humanité; elle m’arrive à moi.

– Enfin, ce que dit le Nouveau Testament du caractère présent et futur du Royaume s’applique à l’existence croyante. La présence du royaume signifie la proximité de Dieu qui ne s’éloigne jamais de nous; à chaque instant sa présence se fait sentir dans notre vie. Le futur du royaume veut dire que l’instant où je rencontre Dieu n’enferme pas la réalité divine, ne la contient pas tout entière. Aucun moment eschatologique ne peut épuiser l’eschatologie. Dieu est toujours au delà de ce que je sens et de ce que j’expérimente, même si c’est bien lui que je sens. Il n’est jamais celui qui demeure, mais toujours celui qui vient.

CONCLUSION

Voilà donc les quatre grandes interprétations que l’on a proposées de l’eschatologie du Nouveau Testament. Je termine en signalant que malgré des différences de démarches très réelles, trois d’entre elles, celles de l’eschatologie conséquente, de l’eschatologie réalisée, et de l’eschatologie verticale aboutissent à des conclusions très proches : il faut dé-historiciser l’eschatologie, ne pas la concevoir comme un instant dans le déroulement temporel de l’histoire du monde, mais comme un autre dimension de notre existence. Au contraire, celle de Cullmann valorise de manière très forte l’histoire qui devient le lieu de l’accomplissement, et non pas, comme dans les trois autres cas, un langage pour dire un accomplissement qui se situe au delà du temps et de l’espace.

 

Le principe barbare

Dans un livre paru il y a quelques années, intitulé « le Principe de Lucifer », Howard Bloom nous offre un outil de réflexion sur la question du mal dans le monde. Tout ce qu’il dit et échafaude ne pourra être pris à la lettre par le chrétien attaché à l’autorité de la Parole de Dieu. Le livre a cependant le mérite de nous livrer une analyse historique qui démontre pourquoi certains groupes, sous l’impulsion d’un leader, en viennent à prendre par la violence la domination du monde ou d’une de ses parties. Qui veut une réponse simple à la question du mal doit se désillusionner. « Si seulement il y avait des gens mauvais quelque part en train de commettre insidieusement des actes mauvais et s’il suffisait de les isoler et de les détruire, dit Soljenitsyne, cité par Bloom. Mais la frontière entre le bien et le mal traverse le cœur de chaque être humain. Et qui souhaite détruire un morceau de son cœur ? »

J’ai retenu pour ce billet la réflexion que nous livre Howard Bloom sur le principe barbare, titre de l’un de ses chapitres. Si je l’ai fait, c’est parce qu’elle me semble livrer une vue historique pertinente expliquant pourquoi des empires tombent pour laisser la place à d’autres en gestation qui, une fois arrivés au sommet de la hiérarchie, vivent le même processus de remplacement. La partie dans laquelle s’intègre ce chapitre pose la question de savoir qui sont les prochains barbares ? Car ce sont eux qui vont nous remplacer !

LA PRESEANCE EST PROVISOIRE

Une place au sommet de l’ordre de préséance (au sommet de la hiérarchie) n’est pas permanente. Loin de là ! Les animaux qui arrivent au sommet connaissent ce simple fait. Ils savent que les adolescents d’hier sont devenus les adultes agités d’aujourd’hui et observent avec circonspection ces jeunes rivaux jauger leurs chances de renverser leurs aînés au sommet de l’ordre social. Les bêtes dominantes restent vigilantes.

Mais une chose étrange se produit parmi les nations qui sont à l’apogée de l’ordre de préséance. Le superorganisme dominant s’endort parfois. Il tombe avec suffisance dans un piège fatal, pensant que sa position supérieure est un don de Dieu, que son sort heureux est éternel, que son statut imposant est gravé dans la pierre. Il oublie que tout ordre de préséance est temporaire et ne se souvient plus à quel point la vie peut être affreuse ici-bas. Il doit alors souvent faire face à une désagréable surprise

EXEMPLES HISTORIQUES

Nous savons tous que Rome a été morcelée par des peuples méprisés par les Romains. Les barbares ne se rasaient pas. Ils portaient des vêtements sales. Ils étaient presque toujours saouls. Leur niveau de vie était légèrement au-dessus de celui d’une mule. Leur technologie était ridicule. Ils ne savaient généralement ni lire ni écrire et n’avaient certainement pas de culture. Mais ces primitifs malodorants savaient se battre.

Rome ne fut pas la première superpuissance à être renversée par les rebuts du tiers-monde de son époque. L’Egypte, avant elle, le fut aussi. Au point de vue militaire, l’Egypte surpassait ses voisins. Ses bâtiments publics étaient ornés de scènes solennelles représentant des guerriers égyptiens menant des foules immenses de peuples conquis vers l’esclavage et décapitant les indisciplinés qui refusaient leur captivité. Personne ne pouvait défier le puissant empire… Mais plusieurs tribus rôdaient tels des animaux dans des terres à l’abandon au-delà des frontières égyptiennes. Un Egyptien aurait ricané si on lui avait dit que ces rôdeurs pourraient un jour représenter une menace sérieuse. Mais une foule hargneuse dont personne n’avait jamais entendu parler entra par le nord. C’était, culturellement, des moins-que-rien, des rustres méprisables. Ils avaient un style de vie de dernière catégorie. En-dehors de leur manque de bonnes manières, ils n’avaient que trois caractéristiques : ils étaient d’excellents cavaliers, se délectaient de la violence et avaient un don pour l’invention d’équipements militaires. Leur nom était les Hyksos. Ils écrasèrent entièrement l’Egypte, réduisant en miettes son armée, pourtant organisée avec précision.

Le même scénario se répéta pour les Babyloniens. Lorsque Babylone eut écrasé tous les peuples tribaux des alentours, sa principale source d’inquiétude devint les autres superpuissances de l’époque : les Assyriens et les Mèdes. La Babylonie avait de bonnes raisons de s’inquiéter. Chacune de ses rivales était un empire géant connu pour ses prouesses militaires. Avec cette double menace qui planait sur eux, les Babyloniens ne s’inquiétèrent pas d’une menace venant d’une tribu lointaine d’Iran. Installée sur une zone montagneuse, elle décida soudainement qu’elle voulait régner dans les vallées luxuriantes où florissaient les villes où les riches portaient d’élégants vêtements. Cette tribu se nommait les Perses. Les Perses étaient illettrés et frustres. Mais ils adoraient se battre. Il ne fallut pas longtemps à cette tribu jusqu’alors inconnue pour vaincre les Assyriens et les Mèdes. Puis les Perses s’en prirent aux Babyloniens isolés et les vainquirent.

L’ironie apparut quelques décennies plus tard. A présent, les dirigeants Perses victorieux étaient passés du statut de barbares à celui de citadins. Comme les Babyloniens avant eux, les Perses ne voyaient pas les barbares et ne pensaient avoir d’ennuis qu’avec les nations connues pour leur puissance militaire. Ils oubliaient que le réel danger vient souvent d’un peuple que tout le monde a totalement rejeté. Le grand chef Darius ne s’inquiéta donc pas des rustres qui se querellaient sans répit sur un groupe d’îles et de côtes rocheuses à l’ouest et qui s’appelaient les Grecs. Les parvenus occidentaux provoquèrent une bataille. Lorsque certaines villes sous commandement perse se révoltèrent, les insignifiants étrangers envoyèrent une flotte pour les aider. Puis ces barbares brûlèrent Sardes, la capitale de la région occidentale de l’Empire Perse. Déterminés à donner une leçon à ces impertinents moins-que-rien, les Perses ordonnèrent à un détachement naval de leur infliger une punition. Mais la flotte perse fut anéantie par une tempête. Le conflit perdura des décennies. Puis, un jour, un jeune homme grec que même ses concitoyens qualifiaient de barbare allait conquérir tout l’Empire Perse. Son nom était Alexandre le Grand.

EXISTE-T-IL DES CULTURES TUEUSES ?

Certains pourraient être choqués de m’entendre parler de barbares, dit Bloom. Il n’y a pas de barbares. Il y a simplement des cultures que nous n’avons pas pris le temps de comprendre, ou qui ont besoin de se développer. Sous leur peau, les hommes sont tous les mêmes. Ils ont les mêmes besoins et les mêmes émotions !

Mais il y a des barbares : des peuples dont les cultures glorifient le meurtre et élèvent la violence au statut d’acte sacré. Ces cultures dépeignent l’anéantissement d’autres êtres humains comme une preuve de virilité, un geste héroïque au nom de la vérité ou simplement une bonne façon de prendre de l’avance dans le monde. Certaines sociétés islamiques tendent à être en tête de liste.

L’ISLAM, CULTURE BARBARE

Dans les cultures islamiques, la sainteté, la vertu et même les convenances quotidiennes sont fondées sur l’exemple de Mahomet. Bien que la littérature islamique loue Mahomet comme homme de paix, il était également un chef militaire. En 624 ap. J-C, le prophète annonça le concept du jihad : la guerre sainte. « Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des mécréants. Frappez donc au-dessus des cous et frappez-les sur tous les bouts des doigts… Et tuez-les, où que vous les rencontriez… » Au cours des neuf années suivantes, l’homme de paix ordonna au moins 27 campagnes militaires. Il en mena personnellement 9.

Il n’est pas surprenant que les juristes musulmans aient plus tard déclaré qu’il y avait deux mondes : le monde de l’Islam, Dar al-Islam et le monde non islamique, Dar al-Harb. Ces deux sphères territoriales, expliquèrent les savants musulmans, sont dans un état de guerre perpétuelle. Selon certains interprètes du Coran, un leader qui n’arrive pas à commettre de grands massacres dans les terres des infidèles commet un péché. Un homme d’Etat a droit à l’expédient temporaire qu’est la paix uniquement si ses forces ne sont pas encore assez puissantes pour gagner.

Nous pourrions penser que de tels propos sont extrémistes. On les retrouve cependant tels quels dans la bouche d’un Khomeyni :

« Les Musulmans n’ont d’autre alternative… qu’une guerre sainte armée contre les gouvernements profanes. Une guerre sainte signifie la conquête de tous les territoires non musulmans. Il sera du devoir de chaque homme adulte  de se porter volontaire pour cette guerre de conquête, dont le but final est de placer la loi coranique d’un bout à l’autre de la terre… Les dirigeants de l’URSS et de l’Angleterre et le Président des Etats-Unis sont des infidèles… Chaque partie du corps d’un individu non musulman est impure, même ses cheveux et ses poils, ses ongles et toutes les sécrétions de son corps. Tout homme ou femme qui nie l’existence de Dieu, ou croit en ses partenaires (la Trinité), ou ne croit pas en son prophète Mahomet est impur (tout comme le sont les excréments, les chiens et le vin). »

Le développement actuel de l’Islam est la fusion d’un superorganisme rassemblé par l’attraction magnétique d’un mème (un mème est un élément culturel reconnaissable répliqué et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus). Mais ce mème a un avantage : le corps social qu’il essaie de réunir existait sous la forme d’une bête sociale dans le passé. Les vieux réflexes de solidarité sont encore présents, attendant d’être réveillés. Le mème du nouvel Islam n’essaie pas d’engendrer un petit embryon fragile. Il tente simplement de réveiller un géant endormi.

 

Le complainte du partisan du Christ !

Les athées étaient chez moi

Ils m’ont dit : Résigne-toi !

Mais je n’ai pas pu !

Il aurait fallu que je renie Jésus.

 

Ils prêchaient la tolérance

Au prix de mon seul silence

Mais je n’ai pas pu !

A jamais je m’en serais voulu.

 

Ils voulaient changer la loi

M’obliger à de nouveaux droits

Mais je n’ai pas pu !

Le bien ne peut être corrompu.

 

Ils m’ont dit de bien les croire

Ils sont dans le sens de l’histoire

Mais je n’ai pas pu !

Trop sont morts pour l’avoir cru.

 

Ils revendiquent une liberté

Qui permet l’égalité

Mais je n’ai pas pu !

La vérité doit avoir le dessus.

 

Quand le temps sera passé

On finira par accepter

Mais je n’ai pas pu !

Le dernier mot revient à Jésus.

 

Gilles Georgel

 

Version originale anglaise Leonard Cohen Londres 2012

Le déclin du courage !

Le discours de Harvard

 

Le 8 juin 1978, il y a tout juste 38 ans, Alexandre Soljenitsyne, expulsé 4 années plus tôt de l’Union Soviétique, suite à la publication de son livre « l’Archipel du goulag » où il dénonce les abus du système concentrationnaire soviétique, va prononcer un discours resté mémorable dans les murs de la prestigieuse université américain d’Harvard, haut lieu de la formation des élites du monde entier. Ce discours aux accents prophétiques n’a rien perdu de son actualité. Jugez-en plutôt à la lecture de ces extraits !

 

Le déclin du courage

 

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel, mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place….

 

Le bonheur triste

 

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l’homme, et que la vie de l’homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d’Indépendance). Aujourd’hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s’est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu’il a cours depuis ces mêmes décennies.

Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux….

 

De la difficulté de faire du bien

 
Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques…

 

Du mauvais usage de la liberté

 

D’un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. Il s’avère que la société n’a plus que des défenses infimes à opposer à l’abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d’horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu’ont ces mêmes enfants de ne pas regarder et de refuser ces spectacles. L’organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal. (…)

L’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n’a pas disparu à l’Ouest, alors même que les meilleures conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi. (…)

 

L’Occident : un modèle.. ? De quoi ?

 

Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…)

 

Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

 

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

 

La vraie cause du déclin de l’Occident :

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

 

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

 

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels. Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

 

Perte de la valeur fondamentale originelle

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle.

 

Effets et développements historiques de l’humanisme

 
L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé. » Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste. (…)

 

L’illusion de l’humanisme

 

Il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

 

Ultimatum pour un changement profond

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.
Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne.

Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter … toujours plus haut. »

 

 

L’Occident est-il fini ?

L’OCCIDENT EST-IL FINI ?

 

En 2011, la question se trouvait en couverture d’un magazine hors-série du Courrier International. Nourri d’articles d’experts analysant le phénomène de la montée en puissance économique de la Chine s’accompagnant du déclin rapide de l’Occident (entre autres des Etats-Unis), le dossier eut le mérite de poser les questions que les politiques n’osaient guère aborder. Les analystes à qui le Courrier International donnait la parole le disent : l’Ouest n’est plus au centre du jeu et les critiques à son égard se font de plus en plus vives. Depuis un certain temps, d’éminents penseurs ont pensé le déclin de l’Occident, ou théorisé l’émergence d’autres valeurs ou d’autres mondes. Un peu à la manière de Jean-Baptiste, voix qui crie dans le désert, ils ont peu ou pas été entendus. Parmi eux, le magazine place en tête le russe Alexandre Soljenitsyne. Il lui donne la prééminence pour ouvrir le dossier, par un extrait de son célèbre discours prononcé à Harvard en juin 1978, peu de temps après sa sortie du goulag soviétique. C’est l’extrait de ce discours que je vous propose ci-dessous.

 

LE DISCOURS D’HARVARD

 

« Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas.

 

L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées par la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base de la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humaniste rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut aussi parler d’anthropocentrisme : l’homme est- vu au centre de tout.

 

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le Bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels. Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux. »

 

Analyse

 

J’aimerais pour conclure résumer les points principaux de l’analyse de Soljenitsyne sur le déclin de l’Occident. Notons que ce discours a été prononcé dans une période de déclin nettement moins avancée que la nôtre. Pour lui, ce déclin n’est pas une surprise. Dès la Renaissance, le ver est dans le fruit annonçant la fin. L’analyse du penseur rejoint en de nombreux endroits celle de la Bible. C’est pour avoir ignoré, après qu’elle en fut l’héritière, la vision biblique et spirituelle de la réalité humaine que l’Occident en est là où il est aujourd’hui !

 

Les points principaux de la pensée de Soljenitsyne :

 

  1. La Renaissance a provoqué un effet balancier qui est allé à l’extrême. Le rejet de la mortification de la chair, principe qui dominait le Moyen Age, s’est dédoublé du rejet du spirituel. Le matérialisme et l’humanisme ont supplanté la dimension spirituelle intrinsèque à l’homme et la place légitime et centrale de Dieu dans la société.

 

  1. La notion de péché, d’un mal inné à la nature humaine, a de plus en plus été occultée. La conséquence est que l’homme ne s’est plus situé par rapport à Dieu, mais on considère que le seul intérêt réel de la vie était d’atteindre le bonheur sur terre. Le progrès technologique, les biens matériels sont devenus les voies par excellence par lesquelles ce but pouvait être atteint.

 

  1. L’Etat et son système social sont devenus les moyens providentiels de secours par lesquels le bonheur de l’homme peut être assuré. Se faisant, l’Occident a mis de côté la réalité de la dimension spirituelle de l’homme, dimension qui est l’aspect du caractère subtil et élevé de sa nature.

 

  1. En rejetant cette dimension, la porte s’est grande ouverte pour le mal. L’Occident n’a pas vu que le moteur de la vie humaine est ce qui habite les cœurs et les esprits. Dieu et la spiritualité bannis, la place était libre pour la puissance que Soljenitsyne identifie somme le Mal. Le processus ne pouvait conduire à terme qu’au déclin et à l’autodestruction de l’Occident, fin que tout homme spirituel et lucide sent venir à grand pas.

 

On peut peut-être apporter ici où la quelques nuances à la pensée de Soljenitsyne. L’histoire n’est pas linéaire. Mais nul doute que le diagnostic de fond est juste. Nous n’avons pas fini d’en goûter les fruits amers !

 

Prochain billet, le texte entier du discours de Harvard